En 1960, des psychiatres de Sainte-Anne observent les effets de la psylocybine sur les artistes

En 1960, des psychiatres de Sainte-Anne observent les effets de la psylocybine sur les artistes

On connaissait l’opium de Cocteau, la mescaline de Michaux et ses Misérables Miracles, la peinture au LSD de Maraval, mais on était loin de se douter qu’après les expériences d’écriture de Huxley ou plus tardives de Philip K. Dick, certains artistes ou simples patients du centre psychiatrique de Sainte-Anne avaient participé à des protocoles expérimentaux entre 1960 et 1962, à tel point que des thèses furent écrites à ce propos. 

Psilocybine, quand la psychiatrie observe la création (les années 60 à Sainte-Anne) relate ces moments. Jean Delay, psychiatre et neurologue, fut le premier à expérimenter cet alcaloide de  champignon, dans son service à Sainte-Anne, et deux thèses de médecine furent rédigées sous sa direction : La psilocybine en psychiatrie clinique et expérimentale par Anne-Marie Quétin en 1960 avec une auto-observation d’Henri Michaux et Contribution à l’étude des manifestations neuro-psychiques induites par la psilocybine chez le sujet normal par René Robert en 1962. Les 35 protocoles observés en 1960 et 1961 auprès de vingt-neuf artistes, parmi lesquels Jean-Jacques Lebel, Daniel Pommereulle et Philippe Hiquily, associés à cinq patients du lieu, forment une grande partie de l’ouvrage et ses relations offrent un regard privilégié sur cette période fondatrice ; autant pour l’histoire de l’art que celle de la psychiatrie. 

Les protocoles interrogeaient autant les perceptions visuelles que les processus de création. On vit à l’œuvre des phénomènes comme la dépersonnalisation, la perception sans objet et les hallucinations, tout cela en lien avec les productions des artistes. Le but étant, chez les artistes, de tenter de comprendre la dynamique de la création - alors que chez les patients, ils soulignaient l’exacerbation du syndrome psychiatrique, manifestaient de nouveaux rapports au plaisir et émettaient l’hypothèse d’un intérêt diagnostique et exploratoire du psychisme de cette substance. Cela donne un intérêt certain à la lecture de l’ouvrage commissionné par Anne-Marie Dubois et Antoine Gentil, tous deux commissaires de l’exposition qui s'est tenue jusqu’au 19/11/2015 au Centre d’Etude de l’Expression au Musée Singer-Polignac (à l’intérieur de Sainte-Anne). 

Deux salles assez impressionnantes pour mieux apprécier les enjeux de l’époque, quand au même moment d’autres recherches mondiales sont entreprises pour chercher des traitements contre diverses addictions et atténuer certains protocoles lourds comme ceux contre le cancer ou des maladies déclenchant des douleurs insupportables ou continuelles. 

Pour une fois, un rapport à l’art sous le sceau de la science qui brave les interdits et ouvre de nouveaux horizons. Comme disait Michaux, en route vers l’Infini Turbulent. 

Jean-Pierre Simard

Musée Singer-Polignac, Paris

Psilocybine - Les années 60 à Sainte-Anne, quand la psychiatrie observe la création
(Co-édition Popcards Factory / Centre d'Etude de l'Expression)