Benoît Delbecq à l'encre de sa musique

Benoît Delbecq à l'encre de sa musique

A l'instar de Brian Eno et ses cartes divinatoires d'Oblique Strategies, Benoît Delbecq a d'abord rêvé qu'il faisait de la musique. Et comme par magie, avec ce trio. Il a donc (mais pourquoi donc ?) dessiné des calligraphies à l'encre, et s'en est inspiré pour composer les dix titres de son nouvel album : Ink.

De ces signes, le pianiste a tiré petites et grandes formes, couleurs, textures et rythmes, mélodies et timbres qui jouent à se réfracter au fil des titres en des questions­/réponses qui vont d'un instrument à l'autre. Passé par l'apprentissage de la musique classique européenne, puis pygmée, de György Ligeti, de Muhal Richard Abrahams, Duke Ellington ou Steve Lacy, Benoît Delbecq fait mieux que posséder son sujet, il le survole, le broie, le dépasse, le reconfigure en improvisant et nous emporte dans un ailleurs sonore souvent inouï (et encore plus prenant en concert).

Delbecq est un stakhanoviste du clavier qui est déjà intervenu aussi bien dans le jazz, la musique contemporaine, le ballet, le théâtre ou le cinéma, et qui avoue aimer les pianos préparés à la John Cage et l'électronique de Steve Reich. Avec tous ces superlatifs, vous vous attendez sans doute à de grandes envolées (= prises de tête) libres de tout schéma musical, du free jazz pur jus ? C'est justement l'inverse qui se produit, avec cette musique fluide, vraiment savante, mais toujours limpide; hautement complexe, mais d'une vraie évidence à l'oreille.

Alors bien sûr, les couleurs sont bien là (György Ligeti oblige), mais le groove de Duke Ellington (celui de Money Jungle) résonne dans la forêt des percussions. Quand ailleurs, c'est l'évocation du piano de Ran Blake avec ses silences qu'on entend, et le conseil de Miles Davis qui y résonne : " L'important n'est pas du côté des notes qu'on joue, mais de celles qu'on ne joue pas."

Ink est le deuxième disque en trio de Benoît Delbecq dans le format piano-­contrebasse- batterie, ici avec Miles Perkins à la contrebasse et Emile Biayenda à la batterie. Trente-huitième disque en tant que leader, il paraît cinq ans après The Sixth Jump (Delbecq 3 avec Emile Biayenda et le regretté Jean-­Jacques Avenel). Et c'est une tuerie, qu'on se le dise.

Jean-­Pierre Simard

Delbecq 3 / Ink (Clean Feed/ distribution Orchestra)

L'album est en écoute sur le site du label Clean Feed.