Poème pour les femmes qui boivent du raki, Can Yücel

Poème pour les femmes qui boivent du raki, Can Yücel

Écrire un poème à la gloire des femmes qui boivent du raki, c'est faire oeuvre de résistance. C'est ce qu'a fait Can Yücel, le traducteur en turc de Shakespeare et Brecht. 

Si une femme qui boit du raki rit, au moins neuf romans et quatorze répliques de film sont tapies derrière ce rire.

Dans le rire d’une femme qui boit du raki se trouve le bonheur le plus inoffensif de ce monde, parce qu’elles rient en grand, parce qu’elles se taisent en grand…

La femme qui boit du raki ne boit pas du raki très souvent.

Mais au moment où elle boit du raki, sache-le, le temps de le boire est venu, et quand elles parlent, elles parlent clairement…

Ces femmes s’éclosent comme des belles-de-jour, ici et là, à la fin d’un délicieux après midi de keyif.

Ces femmes sont les catastrophes du monde.

Et les mains de la femme qui boit du raki sont belles.

Ces femmes ne te blessent pas, même en aimant un autre.

Si elle a envie de chanter, tu dois te taire. Tu dois regarder.

Tu dois écouter cette femme qui boit du raki et qui chante.

La femme qui boit du raki ne boit pas du raki avec tout le monde et si elle boit du raki avec toi, c’est que pour toi, elle a encore cent cinquante mètres carrés de place dans son coeur.

Et toi, puisque tu sais cela, pour cette femme, tu as ouvert toutes les portes de ton coeur sans aucune attente, et avalé toutes les clés de ta poche pour ne plus jamais les retrouver.

La femme qui boit du raki est la paix de l’univers : elle n’aime pas le pompeux, elle aime l’harmonieux.

La femme qui boit du raki est belle, ceux qui sont à sa table, aussi…

Can Yücel

 

Can Yücel est un poète qui a innové un genre nouveau, bien à lui, avec un mélange de langage populaire châtié et volontairement simple et vulgaire. Né en 1926, Can est un enfant d’Istanbul. Son père Hasan Ali Yücel était un ancien Ministre qui a marqué l’histoire le l’Education en Turquie. Can, boursier, a étudié le latin et le grec ancien à l’Université d’Ankara, puis à Cambrige. Le jeune homme a travaillé comme traducteur pour les ambassades et la BBC à Londres. Il a fait son service militaire en Corée. Après son retour en Turquie en 1958, il fut un court moment guide touristique à Bodrum et à Marmaris. Puis il est retourné vivre à Istanbul pour travailler comme traducteur indépendant et commença à écrire des poèmes. En 1956, il épouse Güler Yücel et a deux filles, Güzel (Belle), Su (Eau) et un fils, Hasan. Can Yücel était un poète engagé. Il a été condamné à 15 ans de prison pour avoir traduit les discours de Che Guevarra et de Mao Zedong en 1971. Il a été libéré par une amnistie générale en 1974. Le président turc Süleyman Demirel l’a attaqué en justice pour insulte à magistrat. Can Yücel a aussi traduit en turc les œuvres de Lorca, Shakespeare et de Brecht. Ses interprétations créatives de ces auteurs sont devenus des classiques en Turquie. Il a passé ses dernières années dans la vieille ville de Datça, péninsule au Sud-Ouest de la Turquie. Il publiait ses articles et ses poèmes toutes les semaines dans la revue Leman et tous les mois dans Öküz. Il est décédé le 12 août 1999 à Izmir et fut enterré à Datça.

Un article de Naz Oke, paru sur l'excellent site libertaire sur la Turquie Kedistan