Le monde trans-moderne vit en banlieue

Le monde trans-moderne vit en banlieue

La banlieue, parfaitement ignorée et incomprise de ceux qui ont le pouvoir (tous les pouvoirs), quand elle n'est pas simplement haïe par eux. C'est pourtant tout notre avenir. Et nous allons plus loin : c'est tant mieux.

Voici le monde trans-moderne et totalement quotidien d'aujourd'hui, parfaitement saisi en 2014 dans cette vidéo de la chanteuse M.I.A. Ce monde si jeune (rappel : seule l'Europe et les électeurs sont vieux) connaît Big Brother et les théories du complot, les imprimantes 3-D et les dernières applications, en sait confusément mille fois plus que ses parents à son âge, avale et recrache  jour et nuit des informations,  joue au terroriste|clown avec des mitraillettes en plastique, fait des ronds de fumée en tirant sur le chicha, est si mêlé racialement qu'il ne calcule même pas ceux qui lui parlent de souches et d'histoire nationale, des histoires il en connait autant qu'il a d'amis, consommateur et recycleur de modes, ironique sur lui-même et sur tout, reste entre soi le plus souvent, la mobilité sociale étant réservée à ceux qui en ont les moyens, danse le temps qui passe, le temps qui s'annonce dur. Il nous paraît impossible d'être un magazine culturel en 2015 sans prendre en compte la réalité de ce monde-là, qui est parfaitement ignoré et incompris de /

  1. Ceux qui ont généralement la parole
  2. Ceux qui pensent que cette vidéo est bobo, branchée, tout ce qu'on veut, parce qu'elle ne ressemble pas à l'idée qu'ils ont mis trente ans à se faire de la banlieue et des jeunes, et que ça les ennuie de voir que quand ils ont enfin compris NTM, "La Haine" et "Touche pas à mon pote", ça ne sert absolument à rien. Plus personne ne pense à ça. C'est comme une vieille gare abandonnée.
  3. Ceux qui ont un mal fou à se mettre dans la tête qu'une génération se renouvelle entièrement en quinze ans dans la jeunesse, pas en trente ou quarante. Et que de toute façon on est dans untimelapse. A la vitesse de la fibre. 
  4. Ceux qui n'ont pas compris que la banlieue est simplement l'état normal du monde à l'époque des mégapoles. Ce qui est bizarre, c'est de ne pas y habiter. Le centre du pouvoir est un désert. La périphérie est multitudes. Et dans le coton du pouvoir, ses bruits n'arrivent que quand ils deviennent cris. Ce que ne savent pas les gens qui ont du pouvoir, c'est que s'ils méprisent et ignorent la banlieue, celle-ci le leur rend bien. Ils n'y existent même pas.
  5. Ceux qui ne mesurent pas qu'un jeune d'une banlieue de Sao Paulo, Mumbai de Lagos ou du Caire est plus proche d'un jeune d'une banlieue de Paris ou de Perpignan que d'eux-mêmes, s'ils vivent ou tant qu'ils se croient au centre du pouvoir.

Nous avons choisi de laisser ce nouveau monde nous traverser. Nous ne sommes pas une"gated community", ces résidences avec grilles et gardiens qui sont l'autre face de l'urbanisation du monde, en permettant à ceux qui en ont les moyens d'écarter les problèmes. Ce qui nous laisse avec des contradictions. N'étant tout à fait ni de ce monde ni de l'autre. Nous vivons avec. Nous sommes contradiction. Nous ne sommes pas les seuls. C'est notre sort commun. Il est impossible de ne pas éprouver des élans contradictoires dans le monde trans-moderne. C'est même sa marque de fabrique; là où il se distingue de ses prédécesseurs; par là qu'il échappe complètement à ceux qui rêvent de rétablir les choses. Et au moins, cela, nous, nous le savons.

Christian Perrot