Le droit au bonheur

Le droit au bonheur

Ce titre ? En pleine crise ? De nerfs et de tout ? Vous voulez provoquer ? Oui, un peu. Mais au-delà, c'est un programme. L'idée de progrès ne retrouvera sa force d'attraction que si elle reprend son sens. Plus un parti n'ose parler de bonheur. Le mot ne passe plus les lèvres. Amène chez les grands de ce monde le sourire qu'on a devant la candeur des enfants. Car demain ce sera pire. Voilà ce qu'ils savent sans le dire. Ils s'épuisent à colmater les brèches, retarder l'échéance. Et ils nous en veulent de ne pas voir leurs efforts dans la cale, comme François Hollande nous en veut de ne pas l'aimer plus. Cela, on peut (vous voyez) le comprendre. Mais que ceux qui défendent tant cette société comprennent le monstre qu'ils ont créé : une société qui n'espère rien de plus que des bénéfices, d'un côté, soit une absolue nullité morale, et de l'autre, une société qui n'attend rien de bon, qui s'attend au pire, qui n'a plus que le naufrage en vue. 

La précarité est la marque de cette époque, et de celle qui viendra pour nos enfants. C'est donc bien peu de choses, une vie précaire, et moins drôle qu'on essaie de nous en convaincre en agitant sous nos yeux le hochet de la liberté héroïque contre le triste emploi assuré. Mais elle est tout ce que nous avons. Et rien, même pas les horreurs, ne nous l'ôtera de la tête. Nous ne sommes pas heureux-heureux, non. Mais nous connaissons encore le sentiment d'être heureux. D'un bonheur qui ne ressemble en rien à celui de la société de consommation. Ou d'une éphémère victoire dans la compétition féroce pour une place au soleil.

Le bonheur est redevenu une idée neuve en Europe, qu'on ose à peine avancer, dont le seul nom à prononcer fait mal, tant on ne croit plus jamais le voir. Nous le revendiquons pourtant comme le but le plus légitime du monde. Que cherchons-nous sinon le bonheur ? Comment accepter une société qui a fini par admettre qu'elle ne crée plus de bonheur ? A moins qu'on appelle bonheur, certains le font, l'achat annuel du nouvel IPhone toujours amélioré, dans nos vies toujours plus dégradées. 

La compagnie à ses ouvriers : travaillez plus longtemps, gagnez moins, ou on s'en va en Moldavie. Et demain en Moldavie, même discours aux Moldaves. Tout ça pour quoi ? Pour avoir la chance de travailler en usine, stressés comme des candidats de Koh Lanta, toujours au bord de l'élimination, espérant que cela tombe sur le voisin.

Si c'est la nôtre, de société, ou tout ce qu'il en reste, il est raisonnable de vouloir en changer. Redistribuer les profits et les priorités. Retrouver des objectifs communs. 

Christian Perrot