Bienvenue au salon de beauté de Mario Bellatin - vous en sortirez transformé

Bienvenue au salon de beauté de Mario Bellatin - vous en sortirez transformé

Publié en 1994, le quatrième roman du Péruvien vivant au Mexique Mario Bellatin est probablement son plus célébré, ayant été, entre autres, finaliste du prix Médicis étranger chez nous, dans la traduction d'André Gabastou publiée en 2000 chez StockChristophe Lucquin en a publié en 2014 une nouvelle édition, traduite par lui-même, sur laquelle Alain Nicolas, venu jouer le libraire d'un soir chez Charybde en avril 2015, attira alors mon attention.

Dans une succession spiralée de coqs-à-l'âne apparents, usant d'une étrange douceur et d'une insignifiance forcenée, au milieu d'une grande ville où se déchaîne l'épidémie, un narrateur, propriétaire d'un salon de beauté agrémenté d'aquariums, qu'il a transformé à un moment donné en mouroir, destiné à accueillir les patients en phase terminale que plus rien ne peut sauver, rassemble ses souvenirs épars et décousus, alors que la maladie l'envahit à son tour.

Il y a quelques années, mon intérêt pour les aquariums me conduisit à décorer mon salon de beauté avec des poissons de différentes couleurs. Maintenant que le salon est converti en un mouroir où vont terminer leurs jours ceux qui n'ont aucun autre endroit pour le faire, il m'est très difficile de constater que les poissons ont peu à peu disparu. Peut-être que l'eau est trop chargée en chlore, ou bien que je n'ai pas suffisamment de temps pour leur donner les soins qu'ils méritent.

Au fil des digressions qui n'en sont peut-être pas, il évoque sa vie d'avant, travesti fringant la nuit, fréquentant en compagnie de ses ami(e)s les saunas, les cabarets ou les trottoirs, en quête d'aventure ou de rémunération, esthéticien attentif le jour, toujours soucieux d'embellir son lieu et de lui donner une ambiance unique. Assemblant au fil du récit les détails anodins, les souvenirs de beauté, les préoccupations gentiment futiles, mais aussi les scènes de plus en plus atroces témoignant de la violence sociale et des progrès inéluctables de la maladie, il nous offre un curieux témoignage de la frontière, frontière entre le rejet et l'acceptation par les autres, frontière entre la soumission librement consentie et l'exploitation de l'homme par l'homme, frontière entre la vie et la mort désormais.

Il est curieux de constater que les poissons peuvent influer sur l'humeur des personnes. Par exemple, quand je me suis pris de passion pour les carpes dorées, en plus du calme que m'apportait leur contemplation, j'étais en perpétuelle quête de quelque chose de doré pour orner les robes que je portais pour sortir la nuit. Ça pouvait être un ruban, des gants ou des hauts en maille. Je pensais que quelque chose de cette couleur pouvait me porter chance. Peut-être m'éviter de tomber sur la bande de petites frappes qui rôdaient dans le centre-ville. Beaucoup ne sortaient pas vivants des attaques de ces malfrats, et je crois que si quelqu'un s'en tirait, c'était encore pire. Dans les hôpitaux où on les acceptait, ils étaient toujours traités avec mépris. Bien souvent, on ne voulait pas les recevoir, de peur qu'ils ne fussent contaminés. À compter de ce moment-là, la compassion qui me poussait à recueillir ces compagnons blessés qui n'avaient aucun lieu où aller vit le jour. C'est peut-être ainsi qu'est né ce triste mouroir que j'ai le malheur de tenir.

En une prose simplifiée à l'extrême, se donnant un mal énorme pour sembler ne toucher à rien,Mario Bellatin tisse la chronique diaphane et sensible, légèrement désincarnée tout en ne refusant pourtant aucun détail sordide s'il est effectivement partie du décor, d'une déliquescence, d'un glissement progressif du déplaisir, de l'acceptation d'un sort injuste et inévitable, dont les innombrables variations sur la vie des poissons qui tapissent ces souvenirs seraient la véritable clé.

Pour un débit d'explication de cette photo de Mario Bellatin, lire son texte (en espagnol) "Kawabata, la escritora, el filósofo travesti y el pez", paru dans le journal péruvien El Dominical)

Pour un débit d'explication de cette photo de Mario Bellatin, lire son texte (en espagnol) "Kawabata, la escritora, el filósofo travesti y el pez", paru dans le journal péruvien El Dominical)

Muerto el filósofo travesti. Muertos los trajes con los que acostumbraba transformarse en las noches. Muerta la escritora. Muerta la pecera que me obsequió. Muerta cualquier esperanza de sostener una vida como la de los demás. Muerto mi interés en la escritura, que se repite a sí misma como una suerte de mecanismo insensato que no viene ni va a ninguna parte tangible. La escritura como una suerte de moridero similar al que aparece en el libro. Como una metáfora del salón de belleza que, sin advertirlo muchas veces, tratamos cada uno de nosotros en convertir nuestras vidas.
— Mario Bellatin

Quelquefois, je me préoccupe de l'avenir du salon, quand la maladie se déchaînera. Jusqu'à présent je n'ai ressenti que quelques signes, surtout externes, comme la perte de poids et la baisse de moral. Je n'ai développé aucun signe interne. Il y a un instant, j'ai fait référence à la puanteur et à l'habitude, car mon nez ne sent quasiment plus les odeurs. Je m'en rends généralement compte quand je vois les grimaces de dégoût que font les gens de l'extérieur, après avoir mis à peine un pied ici. C'est pourquoi j'ai conservé l'un des aquariums en eau avec deux ou trois poissons rachitiques dedans. Même s'ils ne reçoivent pas autant de soins qu'avant, j'ai l'impression que quelque chose de frais persiste dans le salon. Néanmoins, on dirait qu'une raison inconnue m'empêche de m'occuper d'eux comme il faut. Hier, par exemple, j'ai trouvé une araignée morte qui flottait les pattes en l'air.

La belle chronique de Tara Lennart dans Bookalicious peut être lue ici. Ce qu'en dit Tête de Lecture est ici.

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