Le dictionnaire khazar : un roman-univers abyssal

Le dictionnaire khazar : un roman-univers abyssal

"Le Dictionnaire Khazar" de Milorad Pavic est un livre comme on en fait très peu. Réellement magique. Comme dit l'auteur sans tourner autour du pot : « Mon roman se lit de la même façon qu’on admire une sculpture : il n’a ni début ni milieu ni fin, il faut en faire le tour. » 

Publié en 1984 en (alors) Yougoslavie, traduit en français en 1988 par Maria Bejanovska chez Belfond, et réédité au Nouvel Attila en octobre 2015, le premier roman de Milorad Pavić, jusqu’alors connu en tant qu’historien de la littérature et poète, fit l’effet d’un coup de tonnerre dans la littérature yougoslave (on ne disait plus alors, ou pas encore, pour un natif de Belgrade, « serbe ») et, très rapidement, dans la littérature mondiale.

Il est pourtant difficile de trouver plus obscur – dans le domaine du « réel » attesté historiquement, fût-ce de manière ténue – que le sujet apparent de ce « roman-lexique en 100 000 mots », consacré au peuple khazar, qui s’établit en royaume – voire empire – durant quelques siècles, entre 650 et 1000, entre mer Caspienne et mer Noire, qui abandonna le paganisme pour l’une des trois grandes religions monothéistes de l’époque (christianisme, islam et judaïsme), et qui disparut quelque temps par la suite dans les oubliettes de l’histoire, ou presque. L’essai historique « L’empire khazar », assemblé par Jacques Piatigorsky et Jacques Sapir, publié en 2005 et disposant ainsi de recherches plus récentes ignorées du romancier yougoslave, fournira le cas échéant à la lectrice ou au lecteur toutes les informations nécessaires aujourd’hui connues quant à la réalité qui sous-tend le « Dictionnaire ».

Prouvant une fois de plus que la fiction préempte la réalité, Milorad Pavić centrait son « Dictionnaire » sur la (dite) fameuse « polémique khazare », qui aurait passionnément divisé les historiens depuis trois siècles, pour déterminer quelle fut celle des trois religions monothéistes qu’ils choisirent. Dans ce qu’il est convenu d’appeler la réalité, la grande majorité des historiens s’accorde aujourd’hui à dire que ce fut le judaïsme, particularité rare qui s’expliquerait principalement par des raisons géopolitiques, mais vérité à nouveau soumise à attaques et controverses, pour diverses raisons et par divers « camps », depuis une poignée d’années.

Au cours des siècles, la polémique khazare a donné lieu à d’innombrables débats dans les milieux hébraïques, chrétiens et islamiques, et cela dure encore de nos jours, bien que les Khazars aient disparu depuis longtemps. L’intérêt pour la question khazare se renouvela soudainement au XVIIe siècle, puisque d’abondantes informations la concernant furent rassemblées et publiées en Prusse en 1691. On étudia des spécimens de monnaies tricornes, les noms inscrits sur des bagues anciennes, les motifs gravés sur des jarres de sel, la correspondance diplomatique, des portraits d’écrivains avec, à l’arrière-plan, des livres dont les titres furent examinés à l’aide d’une loupe, on étudia les rapports des espions, les testaments, les voix des perroquets de la mer Noire dont on croyait qu’ils parlaient la langue khazare disparue, des peintures à thèmes musicaux où l’on déchiffra les notes inscrites sur les partitions, et même une peau humaine tatouée, sans compter les archives d’origine byzantine, juive ou arabe. En un mot, on utilisa tout ce que l’imagination d’un homme du XVIIe siècle pouvait apprivoiser et mettre à son service. Et tout cela se trouva réuni sous la couverture d’un dictionnaire. L’explication de ce regain d’intérêt pour la polémique khazare, mille ans après l’événement, est donnée par un chroniqueur, en quelques phrases énigmatiques : « Chacun de nous promène sa pensée devant lui, comme on promène un singe en laisse. Lorsque tu lis, tu as toujours deux singes devant toi : le tien et celui d’un autre. Ou, pis encore, un singe et une hyène. Arrange-toi alors pour nourrir l’un et l’autre. Car la hyène ne mange pas la même chose que le singe… »

Dès les premières pages en forme d’introduction, de préface, de mise en garde même, un certain ton est donné : derrière la formidable mise en scène d’une érudition puisée aux trois sources proposées par chacune des religions, Milorad Pavić a entrepris, sous les dehors initiaux d’une mystification borgésienne (auteur pour lequel il professait la plus grande admiration), et d’une forme rigoureusement expérimentale dont il était friand (son deuxième roman, « Paysage peint avec du thé » (1988), était construit à partir du canevas fourni par une grille de mots croisés), une œuvre d’une bien rare ampleur, usant d’un humour sophistiqué et capable de folles incursions dans l’absurde pour convier la lectrice ou le lecteur à un festin de mots et d’idées, aux dimensions d’un monde complet, en moins de 300 pages.

L’auteur actuel de ce livre assure le lecteur qu’il ne sera pas condamné à mourir après l’avoir lu, comme ce fut le sort de ses prédécesseurs, en 1691, quand Le Dictionnaire Khazar en était encore à sa première édition et avait encore son premier auteur. À propos de cette première édition, il est nécessaire de donner quelques explications mais, afin de ne pas s’étendre inutilement, le lexicographe propose un contrat au lecteur : le lexicographe écrira ses observations avant le dîner, et le lecteur les lira après le repas. Ainsi la faim poussera le lexicographe à être bref et le lecteur, rassasié, lui, ne trouvera pas l’introduction trop longue.

Au fil des trois livres, rouge pour les sources chrétiennes, vert pour les sources islamiques, jaune pour les sources hébraïques, les centaines d’entrées du dictionnaire vont se croiser, se corroborer ou au contraire tenter de se réfuter, voire tout simplement s’ignorer, autour d’objets, de personnages ou de questions de facture classique ou d’invention hors du commun. On apprendra ainsi tout ce qu’il faut savoir – ou en tout cas tout qu’il était alors possible de savoir – sur Ateh, la princesse khazare qui aurait possédé « sept visages comme il y a sept sortes de sel », sur le mercenaire Brankovitch Avram (l’un des auteurs du « Dictionnaire »), sur la secte des chasseurs de rêves (dont Goran Petrović nous fournit un écho contemporanéisé dans son fabuleux « Atlas des reflets célestes », qui est bien davantage qu’un hommage à Milorad Pavić), sur les évangélisateurs Cyrille et Méthode, sur le maître d’armes copte Skila Averkiye, sur le joueur de luth Masudi Yousouf (également l’un des auteurs du « Dictionnaire »), sur les maçons de la musique, sur le juif de Raguse Cohen Samuel (également l’un des auteurs du « Dictionnaire »), du souverain khazar appelé le khagan, et des khazars eux-mêmes.

 

VASE KHAZAR
Un lecteur de rêves khazar, encore élève dans un monastère, reçut en cadeau un vase qu’il rangea dans sa cellule. Le soir il y déposa sa bague. Mais lorsqu’il voulut la reprendre le lendemain matin, elle n’y était plus. Vainement il enfonçait son bras dans le vase, il n’arrivait pas à en toucher le fond. Cela le surprit car le récipient semblait moins haut que son bras n’était long. Il le souleva mais, dessous, le sol était plat, et il n’y avait aucune ouverture dans le vase, pas plus que dans n’importe quel autre. Il prit un bâton et essaya d’atteindre le fond, mais toujours sans succès ; le fond du vase semblait se dérober. Il se dit : « Là où je suis, là est ma limite » et il s’adressa à son maître Mokadasa Al Safer, lui demandant d’expliquer ce que signifiait un tel phénomène. Le maître prit un caillou, le jeta dans le vase, et compta. Lorsqu’il arriva à 70, on entendit à l’intérieur du récipient un bruit de plongeon, comme si un objet était tombé dans l’eau et le maître dit :
– Je pourrais t’expliquer ce que représente ton vase, mais demande-toi d’abord si c’est bien utile. Dès que je t’aurai dit ce qu’il en est, le vase prendra, pour toi et les autres, une valeur inférieure à celle qu’il a maintenant. En effet, quelle que soit sa valeur, elle ne peut être supérieure à celle du tout. Et dès que je t’aurai dit ce qu’il est, il ne sera plus tout ce qu’il n’est pas, et donc plus ce qu’il est encore maintenant.
L’élève fut d’accord avec son maître. Mais ce dernier prit un bâton et cassa le vase. Stupéfait, le jeune homme lui demanda le motif de ce dommage et le maître répliqua :
– Le dommage aurait consisté à te dire à quoi servait ce vase avant de le casser. Mais puisque tu ne connais pas son usage, le dommage n’existe pas, car le vase te servira toujours, comme s’il n’était pas cassé…
En effet le vase khazar sert encore, bien qu’il n’existe plus depuis longtemps.

 

Une illustration pour le Dictionnaire Khazar (Aleksandar L /® DeviantArt)

D’anecdote anodine ou sulfureuse en indice discret sur le contenu exact de la polémique, de contradiction relevée en convergence insolite, de légende significative en conte éclairant, la lectrice ou le lecteur sera peut-être amené à élucider ce qui a toutes les allures d’un drame policier, historique, théologique et métaphysique. Comme le vase khazar de la notule concernée, l’usage du texte survivra à une éventuelle élucidation, qui n’arrivera ainsi peut-être pas. Le pouvoir de la littérature et de l’invention romanesque, de la relecture assidue des mythologies et des théologies, de l’introduction malicieuse du démon de la farce dans les gloses les plus savantes et les plus sûres d’elles-mêmes, aura, lui, été affirmé, et avec une rare saveur. Et c’est ainsi que naît un chef d’œuvre.

La traductrice (et inlassable découvreuse et passeuse) Maria Bejanovska raconte superbement son expérience du « Dictionnaire Khazar » dans le Matricule des Angesici, et en parle aussi de manière captivante sur son blog, ici ou ici. Une revue de presse précieuse est aussi fournie sur le site du Nouvel Attilaici

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.