Ambient cosmique et jazz électro en apesanteur

Ambient cosmique et jazz électro en apesanteur

Le jour, Sam Shepherd, chercheur en neurosciences, étudie l'impact de la douleur sur notre cerveau. Et la nuit, il contribue à l'atténuer via sa musique. Découvert via ses collaborations multiples (avec Four Tet et Caribou, notamment) et son ensemble de seize musiciens, ce Mancunien connu sous le nom de Floating Points sort aujourd'hui "Ealenia", son premier album. Reconnu depuis des premiers titres et l'arrivée de son label Eglo Records, par Gilles Peterson et ses pairs, il est la référence ultime pour les fans d'ambient élégante, avec ses virgules électroniques et les aplats lumineux de son actuel Nespole.Comme il séduira tout autant les aficionado de jazz progressif avec Silhouettes (I, II, & III) ; sublime pièce de dix minutes développant volutes de violons et choeurs célestes sur tempo brésiliens. Virtuose, mais avant tout organique, "Elaenia" parle à tous les sens.

"Elaenia" a été inspiré par un rêve qu'il a fait dans lequel un oiseau migrateur perdait sa route en se rendant en Amérique du Sud. Elaenia est le nom d'une espèce de passereau, et marque la passion de Sam Sheperd pour la nature. Mais "Elaenia", c'est avant tout un rêve fiévreux en action, qui sonne peu ou pas synthétique, ou alors d'une qualité surréelle. Comme un processus migratoire, passage entre deux endroits, avec voyage transitoire entre les deux.

"Elaenia" s'affiche sans friction aucune, car Shepherd n'utilise aucune boucle ni sample. Il l'a construit uniquement à base de guitare, piano et quelques synthés, sans jamais utiliser de boîtes à rythmes. Ce qui lui donne une certaine étrangeté ( imaginez la version 2015 du "Future Days" de Can) et fait qu'on croit n'entendre qu'un seul et long morceau, au fil de tout l'album. Ainsi, aucun titre n'est conçu pour prendre le pas sur les autres et on peut entrer dans l'album par n'importe quel morceau, sans que cela y change quoi que ce soit.

Sauf, peut­-être le dernier, "Peroration Six", qui prend réellement par surprise avec un son proto-­industriel qui tire vers le maths­rock avant de se fondre dedans. Et, au moment où l'on pense rentrer dans le titre, celui-­ci soudain se termine, nous laissant au bord de quelque chose d'indéfini. Shepherd nous a-­t-­il finalement amené à ce moment auquel il pensait dans son rêve migratoire, comme Arthur Rimbaud autrefois : "Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux ­Rouges criards les avaient pris pour cibles. Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs."

Ou bien ... Anyway, album mémorable

Jean-­Pierre Simard