Le quotidien Cumhuriyet publie un témoignage sur les liens entre la Turquie et l'état islamique

Le quotidien Cumhuriyet publie un témoignage sur les liens entre la Turquie et l'état islamique

Déjà la cible du gouvernement  pour avoir publié, en janvier 2014, un reportage sur une livraison d'armes à Daesh par les services secrets turcs, le quotidien d'opposition Cumhuriyet publie une interview d'un ancien chef des renseignements de Daech à Al Bab qui met en lumière les liens étroits qui ont été tissés entre la Turquie d'Erdogan et Daesh, et qui existent forcément encore.

Cette traduction est issue des publications du quotidien Cumhuriyet. Cette presse, qui fait l’objet de menaces et de censure, parce qu’elle met souvent le doigt où ça fait mal, a vu son directeur récompensé la semaine dernière par « Journalistes sans frontières », à la fois en soutien contre les agressions et menaces dont il fut victime, et leur acharnement à mettre en lumière la politique trouble du gouvernement AKP avec Daech à ses frontières. Et ce n’est pourtant qu’un organe de presse dit « progressiste ». C’est ce journal qui publia les preuves de trafics frontaliers de camions entre la Turquie et Daech, entre autres. 

Rappelons que les attentats de SuruçDiyarbakırAnkara, qui sont attribués à Daech par le gouvernement AKP dont les enquêtes comportent de gros points d’interrogations, n’ont jamais pourtant fait l’objet de « revendications ». Et c’est, aux dires de la diplomatie française, le « meilleur allié antiterroriste » dans la région.

Même si ce genre de « témoignage » est à prendre avec prudence, émanant d’un « profil » particulier, il recoupe cependant des réalités qui questionnent sur le soit disant « renseignement » français, entre autres, et le tapis rouge toujours déroulé à la Turquie, au lendemain des massacres de Paris.

Une fois de plus, c’est avec ce « témoignage », un pavé lancé dans les fenêtres du Palais.

Kedistan

Des milliers de membres de Daech on été soignés gratuitement en Turquie pendant plusieurs années et régulièrement. Ceci est une aide précieuse. Pendant que les ambulances transportaient les blessées vers la Turquie, les barbes des blessés étaient rasées sur la route, afin d’éviter que le personnel médical des hôpitaux ne comprenne qu’il s’agissait des combattants de Daech.

İlhan Tanır, journaliste, avait rencontré Said en Syrie, il y a 4 ans. Cet homme rencontré à partir de  « solides recommandations », lui a servi de « fixeur », de guide et d’intermédiaire pour ses reportages en Syrie.

İlhan Tanır présente Said comme un homme d’une soixantaine d’années : « Un syrien qui a vécu de longues années dans des pays occidentaux. Il s’était exilé à 20 ans, en 1970, n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait dans les études, et avait « travaillé » pendant trois ans dans un autre pays européen comme légionnaire. Ensuite, il avait déménagé dans un troisième pays et fait du commerce. Said, était revenu en 2011 à Antakya, en Turquie, il avait fondé une unité armée lors de la transformation de la rébellion en combat armé à Al Bab, et son unité avait déclaré son attachement à l’Armée Libre syrienne. »

Le journaliste souligne que quand il l’avait rencontré, il ne faisait pas le ramadan et qu’il avait de sérieux soucis avec sa foi religieuse : « A l’époque de notre rencontre, il cherchait à la fois de l’aide logistique et financière pour son unité, et servait d’intermédiaire pour les journalistes qui voulaient accéder en Syrie. Il m’avait fait entrer en Syrie avec une journaliste américaine qui m’accompagnait, et nous avait accueilli dans une maison d’hôte, convenablement et en sécurité. Deux ans plus tard j’ai appris qu’il avait rejoint  Daech. »

Said, convaincu par les dirigeants était devenu le chef des renseignements de Daech à Al Bab. Il a « travaillé » en 2014 et 2015, pendant 11 mois, dans cette branche très puissante de Daech dit-il, İlhan Tanır : « Said, comme il l’exprime, avait accepté la proposition de Daech, à cause des soucis financiers et parce qu’il n’arrivait pas à trouver un groupe syrien plus influant. Mais pour entamer ce travail pour lequel il avait été convaincu, il a fallu qu’il prenne des « cours de Charia » pendant deux semaines. Ensuite, 8 mois plus tard, il a décidé de quitter l’organisation, pour mésentente avec les dirigeants. La mise en place de son plan de fuite  a pris des mois. Finalement, le mois dernier (octobre 2015) ils pu s’enfuir et fonder de nouveau sa propre unité. Cette unité combat plutôt les forces d’Assad, mais se bat aussi de temps en temps contre  Daech. Said affirme que pour cette unité, il cherche à nouveau des fonds, et a eu pour cela des entretiens avec la Turquie, ainsi que plus d’un pays occidental. Said, coopère étroitement avec les pays occidentaux, et donne de l’aide logistique pour faciliter la fuite des soldats et dirigeants qui planifient de quitter  Daech. »

A propos du service de renseignements de Daech, avec 11 mois d’expérience, Said affirme « La branche la plus forte de Daech est son service de renseignements. Dans les régions, c’est eux qui ont le vrai pouvoir et le contrôle. Ils sont intouchables, comme  portant une armure invisible. Les militaires et la police des villes leur obéissent. Ils savent tout ce qui se passe dans la ville, ils sont les yeux, les oreilles de Daech, par conséquent leur acteur le plus fort. Ils n’ont pas seulement des unités qui travaillent sur la sécurité et les renseignements, mais également des unités qui suivent de près la communication. Il investissent pour les renseignements techniques. Même nous, nous considérions toujours que nos ordinateurs et téléphones, nos communications étaient surveillées, donc nous agissions en connaissance. »

Quand la circulation des combattants étrangers est abordée : « L’Etat turc n’empêchait pas le passage des combattants qui venaient de l’extérieur, particulièrement d’Europe. Que pourrait attendre de plus Daech de la Turquie ? » exprime-t-il.

Said répond à la question « Pourquoi alors la Turquie voudrait bien s’entendre avec Daech ? » : « Parce qu’ils savent l’importance de Daech contre les Kurdes. Autrement dit, la Turquie n’a pas d’autres atouts à utiliser contre les Kurdes syriens ». Le journaliste souligne que Said a une forte aversion envers les kurdes et qu’il dit « Les Kurdes ne pensent qu’à l’autonomie. »

İlhan Tanır a rencontré Said une nouvelle fois en octobre.

« J’ai revu Said, peu avant les élections, à Gaziantep. Sur mon insistance, depuis des mois, lors de  discussions via Internet,  il avait accepté de donner son témoignage en tant que membre de Daech. Nous nous sommes donnés rendez-vous dans un hôtel près du Marché d’Antep. Il a tenu à ce que je dépose mon appareil photo et mon sac à dos à la réception de l’hôtel. Nous nous sommes baladés pendant une demie heure, dans le marché et dans les rues, en parlant de la pluie et du beau temps. Quand nous avons été sûrs de ne pas être suivis, nous nous sommes posés dans un café. »

Le journaliste souligne qu’il a retrouvé un Said très différent de la précédente rencontre ; inquiet, éteint, las, ayant pris presque 15 ans d’un coup. Lors de leur discussion qui a duré 3 heures, il raconte, en fumant cigarette sur cigarette :

« Il a prétendu que dans les régions contrôlées par Daech, le groupe le plus important est constitué de Turcs,  suivis par les français. Il a dit que plus de 600 combattants français sont positionnées au Nord d’Alep, sur des points proches  l’un de l’autre et a précisé que la majorité sont « d’origine d’Afrique du Nord ». »

Selon Said, le nombre des combattants étrangers qui ont rejoint Daech avant et après Kobanê, frôlait les milles. Il affirme qu’il n’y a aucune difficulté pour un combattant étranger pour venir jusqu’en Turquie, et ensuite accéder dans les régions contrôlées par Daech : «  Ils se sentent totalement libres, jusqu’à prendre l’avion d’Istanbul à Hatay ou à Gaziantep, vêtus de treillis de camouflage. Cela se fait devant les yeux des responsables turcs, depuis des années et qu’il est impossible que les renseignements turcs ne sachent pas pourquoi ces jeunes d’une vingtaine d’années, en treillis, vont à la frontière syrienne. »

« Pendant longtemps la Turquie appliquait, avec leur terme, « les portes ouverts pour Daech ». Mais ce n’est plus tout à fait comme avant. De plus les Kurdes ont pris Tel Abyad. Ils ne peuvent plus utiliser que le coté Kilis. Aussi bien Al Nosra que Daech continuent toutefois à faire transférer des combattants vers la Syrie, via Kilis. Il y a deux mosquées à Kilis (il ne veut pas donner les noms), l’une est utilisée pour ceux qui vont rejoindre Al Qaida, l’autre pour Daech. Les représentants des deux organisations se retrouvent dans ces mosquées respectivement. »

Said exprime clairement qu’ils n’ont eu aucun problème avec les renseignements turcs lors de la guerre de Kobanê et il raconte une anecdote : « Nous accueillions les combattants qui passaient vers Kobanê, et parfois certains revenaient pour blessures ou autre raisons. Une de ces personnes, m’a montré sur son téléphone, des photos prises pendant le siège de Kobanê. Les combattants mangeaient des hamburgers de chez McDonald. Nous avons rigolé aux éclats ensemble, parce qu’il voyait lui aussi l’absurdité de cet instantané. Quand je lui ai demandé d’où ils avaient trouvé les hamburgers McDonald, il m’a répondu en riant « C’est les renseignements turcs ». En fait, c’était même inutile de le demander. Il n’y a pas de McDonald à Kobanê, ni ailleurs en Syrie. Je peux dire que les renseignements turcs ont fourni, pendant longtemps, toute sorte d’aide logistique ».

Said dit que les leaders des groupes de Daech se comportaient comme s’ils avaient un allié au Nord : « Plusieurs dirigeants ou combattants de Daech s’éloignaient par moment pour prendre des vacances dans différentes villes turques, majoritairement à Ankara et à Istanbul. Il n’y avait rien qui empêchait ces voyages. En 11 mois de service je n’ai vu aucune animosité des membres de Daech envers la Turquie. J’ai vécu à Raqqa, à Alep, et la quasi totalité des vivres venaient de Turquie. »

« Des milliers de membres de Daech on été soignés gratuitement en Turquie pendant plusieurs années et régulièrement. Ceci est une aide précieuse. Pendant que les ambulances transportaient les blessées vers la Turquie, les barbes des blessés étaient rasées sur la route, afin d’éviter que le personnel médical des hôpitaux ne comprenne qu’il s’agissait des combattants de Daech. »

Said donne sa version des faits sur l’affaire des otages des diplomates et ressortissants turcs, par  Daech lors de la prise de Mossoul : « Des douzaines de militants de Daech pris en otage par différents groupes de l’armée libre syrienne dans la Syrie du Nord, avaient été transférés en une seule journée vers la Turquie. Ils ont été traités avec soin, on leur a remonté le moral en leur disant qu’ils seraient libérés. Ces militants ont été échangés plus tard, dans le cadre des négociations pour la libération du personnel consulaire turc et leur famille. »[septembre 2014]

Il parle également, d’une unité spéciale qu’il nomme « khatibah », qui ne serait composée que de Turcs, au nombre de 100, 110 combattants. Il affirme que la quasi totalité viendrait d’Ankara, mais ne répond pas la question de savoir s’ils viennent plus précisément de Hacıbayram, commune d’Ankara. Il explique que le village Abla, se trouvant à 9 km d’Al Bab, était reconnu comme « village turc » car il était repeuplé par des combattants turcs. « Cette unité qui a participé à la guerre de Kobanê a vécu une lourde défaite, seuldeux ou trois combattants ont survécu. Le village turc est devenu une île déserte depuis. Depuis, les leaders de Daech, refusent les demandes de construction d’ unités ethniques. »

Le journaliste demande à Said, si les bombes humaines sont formées dans ses propres unités.« Un jour, nous étions en entrainement militaire avec les soldats. Nous étions en réunion. Un dirigeant de Daech qui venait d’ailleurs et que je ne connaissais pas, m’a dit qu’il voulait poser une question à la classe. Il a alors expliqué qu’ils avaient besoin de bombes humaines et demandé s’il y avait des volontaires. Une personne a levé la main. Il l’ont emmenée. » Said précise, que les volontaires sont enfermés dans des maisons ou des parties réservées des camps, avec des enseignants radicaux, pour les tenir sous influence par la propagande, pour qu’ils ne changent pas d’avis jusqu’à l’opération suicide.

[Avant les derniers paragraphes, rappelons que ces entretiens datent d’octobre 2015 donc sont antérieurs aux attentats de Paris.]

A propos des combattants venant d’étranger, Said explique que leur nombre a sensiblement baissé en 2015 etdepuis qu’il a quitté  Daech il entend dire que le flux serait encore plus faible. Il pense que suite à la pression internationale, la Turquie aurait renforcé les contrôles frontaliers. Cependant, selon Said, le renforcement de la sécurité aux frontières, a provoqué un changement de tactique chez  Daech : « Préparez et planifiez les attaques, là où vous êtes, le djihad est le même djihad ». Said exprime que les combattants étrangers qu’on voit brûler leur passeports dans des vidéos de propagande, n’est que spectacle.

Said précise que 2 combattants français et 2 anglais qu’il connait personnellement, ont quitté les terres de Daech et sont rentrés dans leur pays. Il souligne qu’il a envoyé des messages aux autorités françaises par l’intermédiaire d’un diplomate afin de les en avertir, mais que personne n’a pris contact avec lui.

İlhan Tanır, a donc repris contact, de nouveau avec Said, après les attentats : « l’objectif de Daech était de toutes façons ce genre d’attaques. Sans aucun doute, il deviendra plus attractif et crédible pour des européens qui voudraient devenir des combattants »

Sources : les deux articles d’İlhan Tanır publiés sur le quotidien Cumhuriyet :
IŞİD eğitti Paris’e gönderdi et Kilis’teki iki cami Kaide ve IŞİD için

Traduit et publié par Kedistan

Le journal d’opposition Cumhuriyet avait diffusé des images d’obus de mortier dissimulés sous des médicaments dans des camions, officiellement affrétés par une organisation humanitaire, interceptés en janvier 2014 par la gendarmerie turque près de la frontière syrienne. Cette opération a viré au scandale politique lorsque des documents officiels publiés sur internet ont affirmé que ces camions appartenaient aux services de renseignement turcs (MIT) et transportaient armes et munitions destinées aux rebelles islamistes syriens en guerre contre le président Bachar al-Assad. Soupçonnés par ses alliés occidentaux de soutenir ces combattants, dont le groupe djihadiste État islamique (EI), le régime d’Ankara, dont le régime de Damas est devenu la bête noire, a toujours démenti ces accusations. Selon Cumhuriyet, les camions interceptés convoyaient un millier d’obus de mortier, 80.000 munitions pour des armes de petit et gros calibre et des centaines de lance-grenades. De fabrication russe, ces matériels ont été fournis par des pays de l’ancien bloc soviétique, a ajouté le journal. Le gouvernement a imposé un black-out médiatique, y compris sur les réseaux sociaux, sur l’affaire et ouvert une enquête qui a déjà abouti au placement en détention d’une cinquantaine de personnes.

Le journal d’opposition Cumhuriyet avait diffusé des images d’obus de mortier dissimulés sous des médicaments dans des camions, officiellement affrétés par une organisation humanitaire, interceptés en janvier 2014 par la gendarmerie turque près de la frontière syrienne.

Cette opération a viré au scandale politique lorsque des documents officiels publiés sur internet ont affirmé que ces camions appartenaient aux services de renseignement turcs (MIT) et transportaient armes et munitions destinées aux rebelles islamistes syriens en guerre contre le président Bachar al-Assad.

Soupçonnés par ses alliés occidentaux de soutenir ces combattants, dont le groupe djihadiste État islamique (EI), le régime d’Ankara, dont le régime de Damas est devenu la bête noire, a toujours démenti ces accusations.

Selon Cumhuriyet, les camions interceptés convoyaient un millier d’obus de mortier, 80.000 munitions pour des armes de petit et gros calibre et des centaines de lance-grenades. De fabrication russe, ces matériels ont été fournis par des pays de l’ancien bloc soviétique, a ajouté le journal.

Le gouvernement a imposé un black-out médiatique, y compris sur les réseaux sociaux, sur l’affaire et ouvert une enquête qui a déjà abouti au placement en détention d’une cinquantaine de personnes.