Pourquoi le duel entre la Russie et la Turquie nous affecte directement

Pourquoi le duel entre la Russie et la Turquie nous affecte directement

La Turquie et la Russie ne sont pas en guerre, mais une chose doit être bien claire. Les deux gouvernements soutiennent des camps adverses dans la guerre civile syrienne. Ce ne sont pas des alliés et leurs intérêts stratégiques ne sont pas identiques. Depuis quatre ans, l'objectif d'Erdogan est d'en finir avec le régime d'Assad. Un gouvernement islamiste, alternative la plus probable mais pas certaine dans ce cas, serait un allié naturel pour Ankara et barrerait toute assistance aux Kurdes du côté turc. Il renforcerait le rôle de la Turquie comme gendarme de la région, ce qui n'est pas du goût de tous, car les Turcs, comme nous devrions tous le savoir, ne sont pas des Arabes.

Turquie et Russie ne sont pas ennemis, seulement rivaux

Poutine ne permettra pas que le régime syrien s'effondre. Ce qui le préoccupe n'est pas le sort personnel d'Assad, mais d'avoir un allié fiable au Moyen-Orient, qui lui accorde un port sûr en Méditerranée, et la reconnaissance que la Russie est un pays avec lequel il faut compter dans les grands conflits du Moyen-Orient . Il n'est pas possible pour une grande puissance d'être tenue pour quantité négligeable dans cette région.

Russie contre Turquie, par Tomasz Woloszyn,  Allemagne

La Turquie est un acteur de la guerre

La Turquie protège jalousement son espace aérien. On ne peut pas en dire autant de son espace terrestre. Au cours des dernières années, les groupes d'insurgés ont utilisé les villes turques proches de la frontière avec la Syrie comme bases pour leurs opérations. C'est par là que sont passés la plupart des étrangers qui ont rejoint les rangs de l'insurrection syrienne. C'est une zone qui a toujours été très contrôlée par l'armée et les services de renseignement du pays. Au fil des décennies, il y a régné un régime militaire de facto. L'autorité réelle y est militaire, pas civile. Bien que toutes les guerres génèrent des situations chaotiques et imprévisibles dans les pays voisins, la Turquie ne pouvait pas ignorer ce qui se passait sur son propre territoire.

Les patrouilles aériennes constantes sont une façon de montrer aux autres pays impliqués dans la guerre que la Turquie ne peut être tenue à l'écart d'aucune solution ou initiative diplomatique ou militaire. Et dans ce cas, Erdogan tiendra prête une longue liste de revendications.

La Russie est un ennemi redoutable

Poutine n'oublie pas les défis qu'on lance à son pouvoir, qui est presque absolu à l'intérieur de ses frontières. D'un point de vue juridique la position de Moscou est forte. La Russie aide un gouvernement qui a demandé son aide et aucune résolution de l'ONU ne l'en empêche. En des termes que ne renierait pas Kissinger, Moscou ne peut pas tolérer une solution du conflit syrien qui entraîne une perte de sa crédibilité. Sa capacité de dissuasion face à des ennemis présents ou potentiels en serait grandement compromise

C'est exactement ce que doit penser Erdogan. Maintenant que les Russes frappent durement les insurgés, abattre un avion russe est un signe clair que la Turquie ne va pas les abandonner ni se laisser intimider par la puissance de Poutine. La crédibilité, encore et toujours.

Poutine ne va pas déclarer la guerre à la Turquie. Mais les défis lancés aux grands empires ne restent jamais sans réponse. Il y a d'autres façons de contre-attaquer et Moscou a plusieurs options à sa disposition. Il peut intensifier ses frappes contre les groupes insurgés soutenus directement par Ankara, en particulier ceux qui sont devenus puissants dans le nord du pays après la prise de la province d'Idlib et du fait de la menace qu'ils font peser sur la province de Lattaquié, où se trouve l'actuelle base opérationnelle russe en Syrie.

L'approvisionnement en gaz russe est essentiel pour la Turquie, mais l'interrompre serait préjudiciable aux deux parties. Politiquement, il est plus simple, comme cela a déjà été fait, de recommander aux Russes de ne pas se rendre dans ce pays en invoquant des raisons de sécurité. Par nationalité, les touristes russes sont le deuxième client de la Turquie, après les Allemands. Les compagnies aériennes et les agences de tourisme russes auront du mal à ignorer les injonctions du gouvernement. Tout le monde sait qu'il n'est pas prudent de ne pas obtempérer L'agence de presse RIA fait état d'un taux d'annulation de 20% à destination de la Turquie. Et ce pourcentage va augmenter.

La Turquie et le dénouement de la crise libyenne

Cela fait plus d'un an qu'Erdogan réclame des USA qu'ils imposent une zone d'exclusion aérienne dans le nord de la Syrie. Il souhaite ainsi enlever au gouvernement syrien la supériorité dans ce domaine et déclencher un processus qui entraînera un dénouement similaire à celui qu'a connu la Libye. Washington n'a pas accédé à cette exigence pour la simple raison qu'en cas de victoire des insurgés, on ne peut exclure que les vainqueurs soient des groupes djihadistes tout aussi hostiles à l'Occident qu'à Assad.

Depuis l'intervention russe, cette zone d'exclusion est devenue impossible à mettre en œuvre. La Russie ne la permettra pas, ni en Syrie, ni au Conseil de sécurité de l'ONU. Cela ne signifie pas que la Turquie va abandonner cette idée. En créant d'autres incidents aériens dans la zone frontalière, elle devrait pouvoir garder la discussion sur le tapis.

La fiction européenne

Pendant qu'en Europe on parle de l'ISIS, les Turcs poursuivent leur propre agenda, et, encore cette semaine, ils ont attaqué des bases supposées du PKK en Irak. Les Kurdes, qu'ils soient du PKK ou de son allié syrien (les milices du YPG), sont un adversaire résolu de l'ISIS  en Irak et en Syrie, mais les priorités des Turcs sont différentes.

Sous la pression de l'ISIS, l' Europe est plongée dans un débat sur la manière d'en finir avec ce groupe djihadiste et avec la menace qu'il fait peser sur les villes européennes. "S'ils nous déclarent la guerre, comment pouvons-nous nier que nous sommes en guerre?", disent de nombreux commentateurs considérés comme sérieux (le dernier en date étant Iñaki Gabilondo). Mais il est impossible de faire la guerre à l'ISIS sans mettre les pieds sur le territoire syrien, et cela nous ramène à l'Irak de 2003, à ce que nous y avons laissé (le germe de ce qui allait devenir  l'ISIS quelques années plus tard), et à la réalité qu'ont créée des dirigeants comme Poutine et Erdogan.

Nous ne contrôlons pas les événements. Il vaut mieux que nous en soyons conscients avant de faire appel aux chiens de guerre. Parce d'autres nous ont devancé alors que nous pensions que les murs de la Forteresse Europe étaient assez hauts pour nous isoler complètement de ce qui se passait en Syrie.