D'une prison du Malawi aux Grammy Awards (sans jamais quitter la case prison)

D'une prison du Malawi aux Grammy Awards (sans jamais quitter la case prison)

La prison de haute sécurité de Zomba, au Malawi, n'est pas exactement le studio idéal pour enregistrer un album nominé aux Grammy Awards pour un prix prestigieux dans la catégorie du meilleur album de musique du monde. Certains de ses prisonniers vont pourtant se retrouver (sans le savoir, apparemment, puisque le producteur du disque, Ian Brennan, avoue être incapable de dire si les prisonniers concernés ont été informés de leur nomination historique aux Grammy Awards, où ils sont en compétition avec rien de moins que Ladysmith Black Mambazo, Angelique Kidjo, Gilberto Gil et Anoushka Shankar (!) puisque que toute communication avec eux doit passer par le commissaire de la prison ou des ONG locales... ce qui nous laisse un peu perplexes). Récit de Ian Brennan

Les détenus de la prison de haute sécurité de Zomba sélectionnés pour l'édition 2016 des Grammy Awards, catégorie Musiques du monde.  Photographie : Ian Brennan

Les détenus de la prison de haute sécurité de Zomba sélectionnés pour l'édition 2016 des Grammy Awards, catégorie Musiques du monde.  Photographie : Ian Brennan

L'été 2013, le producteur Ian Brennan (Tinariwen, entre beaucoup d'autres) et son épouse, la photographe et cinéaste italienne Marilena Delli voyagent au sud du Malawi pour enregistrer la musique créée par les détenus de la prison de haute sécurité de Zomba. Cela vous paraît étrenge ? Cela ne l'est pas. C'est la même démarche que celle des ethnologues et producteurs qui étaient partis collecter des blues dans les prisons américaines. Il y a un certain rapport, comme chacun sait, entre une certain type de musique, la pauvreté, et la prison. Et c'est derrière les barreaux qu'on trouve des joyaux.

La prison de Zomba est une structure de briques délabrée qui ressemble à une usine d'un roman de Dickens et a été construite au 19ème siècle. Conçue pour contenir 340 personnes, elle en abrite aujourd'hui plus de deux mille. De plus, bon nombre des gardes vivent aussi sur les lieux, juste en dehors des murs. Le directeur de la prison a donné son accord au projet de Brennan et Delli, en échange de leur engagement à donner une série de cours sur la prévention de la violence pour les détenus et les gardiens. On leur a ensuite ouvert la prison, en les tenant d'abord au secret, le temps qu'ils s'habituent à un lieu tout à fait hors-normes.

"Il y a une différence très nette entre les côtés homme et femme de la prison. Les hommes ont un groupe de musiciens déjà organisé, et étaient très exigeants sur la façon dont ils devaient être enregistrées. Les femmes, elles,  n'ont pas d'instruments- à part des tambours faits à partir de seaux - et nous ont affirmé ne pas écrire de chansons. Mais, en fait, sans beaucoup d'encouragements, les femmes se sont avancées une par une avec des airs incroyablement personnels comme «I Kill No More». La majorité des prisonniers ont été condamnés à perpétuité. Leurs crimes vont de l'assassinat au vol, et le groupe est une affaire multi-générationnelle avec des membres qui ont vingt ans à peine, et d'autres déjà la soixantaine. En fait, nous avons appris que l'orchestre des hommes était dirigé par une personne qui purge une peine à perpétuité pour avoir tué quelqu'un en essayant de voler la matériel d'un autre groupe !

Les femmes, elles, sont souvent détenues en raison d'accusations de «sorcellerie», avec souvent comme seul véritable crime "d'avoir été au mauvais endroit au mauvais moment". Grâce à ce projet sur la prison de Zomba, trois des femmes impliquées ont obtenu leur libération. Et trois autres cas sont maintenant à l'étude. Notre espoir est que l'enregistrement et le succès de cet album permettront d'au moins améliorer un peu la vie de ces gens."

Ian Brennan