Les inconfiants : 6 mois de résidence artistique dans un hopital psychiatrique

Entre mars et septembre 2014, Tatiana Arfel et Julien Cordier ont parcouru l'hopital psychiatrique du Vinatier en s’intéressant à ses espaces. Ils sont allés à la rencontre de celles et ceux qui les pratiquent, les parcourent, les investissent, les revendiquent, les entretiennent et s’y entretiennent. De leurs regards croisés est né cet ouvrage.

® Julien Cordier

® Julien Cordier

William

Je peux à la rigueur comprendre, nonobstant, cela ne saurait durer. J’ai accompagné le changement depuis le début, rassuré les équipes, les malades, j’ai été pédagogue. Il faut savoir se renouveler, cesser de s’accrocher à ses petites habitudes, visage crispé, alors que les choses ont été faites pour le mieux. 

Évaluées, pensées, calculées, mises en œuvre. Par les meilleurs gestionnaires et avec tout le savoir-faire du privé. 

N’était mon problème, qui se résoudra vite, j’apprécie ces nouveaux locaux. Rationnels, lignes et carrés, les chambres sécurisées, les couloirs nets, précis. Mettre un peu d’ordre quand tout a vacillé, c’est bien le plus logique. Les infirmières se sont plaintes des nouvelles cours, alors qu’on dit patios, c’est dans la brochure. Je ne vois pas pourquoi, les malades peuvent aller dehors, il y a de l’air, du soleil, des chaises, tout cela, gratuit. 

Alors? J’ai convoqué les plus récalcitrantes, une par une, reçues au salon télé pour ne pas les effrayer (et en attendant que la justice reprenne ses droits), non, ce n’est pas encore l’avertissement, tranquillisez-vous. Je leur ai rappelé le temps des paillasses, était-ce cela qu’elles voulaient, revenir à cinquante malades par salle, qui s’oublient sur eux-mêmes, et qu’on traite aux comas insuliniques? Ne voyaient-elles pas, ces demoiselles, le confort inouï que l’on propose aux malades aujourd’hui? 

C’est souvent bien plus propre et luxueux que chez eux... Pour celles qui discutaient, j’ai consigné leurs propos, et les ai transmis à qui de droit, au-dessus, là-haut. Comment savoir ce qui se trame dans leurs charmantes têtes? Elles sont jeunes, un peu niaises, et croient que leurs affects tiennent lieu de soin. Elles protestent, nous ne pourrons plus faire de potager, montrer comment une plante grandit... Potager. Potager! Les circulaires précisent clairement qu’il est interdit de manger les légumes issus des potagers artisanaux, problème de traçabilité, et elles le savent bien. C’est à croire qu’elles les cueillaient en cachette, il me faudra vérifier. Peut-être aussi effectuer une ronde dans les chambres, afin de vérifier si personne ne cache de la nourriture périssable, l’organique est dorénavant légalement proscrit, et noter ce qui paraît suspect.

Pour mon problème, je suis allé me plaindre plusieurs fois. 

On m’a reçu en entretien, on a noté la légitimité de mes griefs. 

Je les ai appuyés par les textes de loi nécessaires, puisque apparemment le bon sens ne suffit pas. J’exerce ici depuis plus de vingt ans, comment peut-on, ose-t-on, me laisser ainsi sans bureau ? Certes, tout n’est pas entièrement fini, le fléchage est en attente, le monde se perd, se retrouve dans le mauvais service, ils se ressemblent tous. Seuls les patios font la différence, béton ou grillage, parfois un carré de terre, au bout, pour ceux du rez-de-chaussée. 

Ils ont de la chance, là-haut, que je sois naturellement industrieux. Je continue à faire mon travail, même dans ces conditions. Je donne les entretiens au salon, parfois dans les chambres, et exceptionnellement dehors, dans le patio, quand le malade est si réticent qu’on ne peut rien faire d’autre. Je dois trimballer mes dossiers et c’est un peu pénible, mais à tout le moins, mon devoir est fait. Moi, je vais au lit la conscience tranquille. Je fais ce que je dois. 

Les malades ont mieux pris que les équipes, à ce qu’il me semble, le déménagement. Ils ont bien vu qu’il en allait de même pour tous les services : rassemblement dans un seul bâtiment, juste livré, mutualisation des soignants, baisse des coûts de personnel, enfin, cela, je suis peu sûr qu’ils l’aient compris, ils sont tellement... Dans le vague. On dirait que... 

Qu’ils soient là ou ailleurs, c’est pareil. Qu’on les a déplacés comme des plantes, ou comme des poissons. Ils continuent à tourner, peu importe le bocal. Ils s’éveillent parfois brusque-
ment, pour parler à la télévision. En ce cas, je note : augmenter les neuroleptiques. Faire silence dans les locaux, et que leur esprit suive. On ne saurait tolérer aucun éclat dans un endroit pareil, ce serait un contresens : les murs doivent être blancs, ainsi le climat sonore, pour laisser les oreilles au repos. 

Quand je n’ai pas d’entretiens, je continue à étudier. Il faut toujours se tenir au courant des nouvelles méthodes, beaucoup de médecins l’oublient. Ils se croient arrivés, les mandarins, tandis que moi, je remets toujours en question ce que je sais. 

Par exemple : quel est le meilleur moyen de fidéliser les malades afin qu’ils prennent leur traitement correctement, une fois en ville, et ne soient pas réadmis trop tôt? Particulièrement les bipolaires, c’est le principe, ils pensent qu’ils vont mieux, alors ils sautent quelques cachets, ils se sentent bien, ils sont les rois, ils arrêtent tout, ne dorment plus, ne mangent plus, sont à eux-mêmes leur propre drogue, dépensent toute leur allocation, chantent dans les rues, et vlan, on nous les ramène. 

Échec. Eh bien, les labos se lancent tous dans la même voie : les applications, sur Smartphone. On télécharge, on se connecte, on reçoit des alertes pour les prises, des conseils pour le poids (sont tous gonflés comme des cadavres de noyés, ici, n’y peuvent rien, même si on leur dit le contraire), des forums et des « chats », la grande communauté des détraqués, maladie par maladie. À quand donc les petites annonces sentimentales? Bipolaire, phase maniaque, très bon état, très peu servi, cherche bipolaire, phase dépressive, pour équilibrage domestique... Ce qui est bien, c’est que ça occupe leurs doigts, leurs têtes, et également qu’on peut certainement, il faudrait que je me renseigne, contrôler qui a vraiment pris quoi, et à quelle heure. Cela afin de décharger l’hôpital de sa responsabilité, je ne vais pas réadmettre un patient qui a volontairement délaissé son traitement, refus de soin cela s’appelle, pas de raison d’en faire pâtir nos statistiques. 

En ce moment pourtant, j’ai moins de temps pour mes  recherches. Je suis bien obligé d’essayer de comprendre ce qui  se passe, et les malades n’y aideront pas. Paco divague comme  d’habitude. Je le connais depuis toujours, quand j’ai été affecté ici il y délirait déjà. Il ne s’arrange pas, c’est à désespérer. Les  autres sont encore pire. L’équipe non plus, qui passe son temps  à se lamenter au sujet des changements, alors que s’il y en a  un qui peut réclamer justice, c’est bien moi. Pourquoi ne pas  me donner de bureau? Je sais pertinemment qu’il en reste un  de libre, les autres ont le leur, et ils reçoivent dedans, comme  c’en est bien normal. Ils ont moins de patients que moi, par  surcroît. Il est possible qu’on m’en veuille pour ça. J’abats une  masse de travail telle qu’en termes de réduction des effectifs,  je me pose là. Grâce à moi on pourrait au moins se passer  d’un ou deux psychiatres référents, et des internes aussi. Se  peut-il qu’ils aient peur pour leurs postes, veuillent ralentir  ma cadence, et me faire porter le chapeau? Ce n’est pas moi,  pourtant, qui ai validé cette restructuration. Cela fut décidé  très en haut, ici comme partout ailleurs, ils devraient se tenir au courant. Alors? 

Je tourne et retourne tous ces problèmes quand je vais m’étendre un peu. Le lit est spartiate, c’est certain, la couverture un peu rugueuse, très vieille, quasi militaire. Cependant, en attendant le bureau, on me consent une chambre, alors que je n’avais rien au début (un lit à roulettes dans un couloir, quelle honte), et là au moins je suis tranquille, porte fermée, yeux au plafond pour démêler ce qui est faux, ce qui est vrai. 

On ne me dérange pas souvent. Parfois une infirmière passe la tête à la lucarne vitrée pour voir comment je vais, comme si j’étais un petit garçon. Elle demande si je me sens bien, si je veux venir au groupe cuisine. Je soupire, je la chasse, j’ai du travail. Je reprends mes notes, passe en revue les dossiers. 

J’ajuste les traitements, j’anticipe les permissions ou les sorties. 

Je somnole un peu, parfois, ce sont les cachets pour le mal de tête qu’on me donne, au réveil, les vitamines, à midi, et le calcium, le soir. Je dois rester en forme pour me consacrer à mon travail, les infirmières le savent et elles assurent le nécessaire pour que je tienne. 

Il y a tellement à faire. 

Tous ces malades à soigner. 

Quand je mange avec eux, surtout au dîner, avant qu’ils n’aillent à la télévision et moi au lit, quand je regarde leurs visages bouffis, leurs yeux tournés en dedans, leurs mains tremblantes comme des vieux, je me dis que je suis bien content, de ne pas être comme eux.

Demain je retournerai demander un bon de sortie.

Tatiana Arfel & Julien Cordier : "Les Inconfiants"

 
® Julien Cordier

® Julien Cordier

® Julien Cordier

® Julien Cordier

 

Dédé

Ohé ohé, je suis venu chercher mon doudou, car il s’est échappé!

Ohé ohé, sont partis tous les gens, c’est un anniversaire ?

Je cherche mon chemin pour retrouver Dédé

Il s’appelle comme moi, c’est doudou auxiliaire 

Il sait ce que je pense on n’a pas besoin de parler

Je circule sur quatre pattes, ce que c’est froid par terre

Lilali, lalila, lilalilala

Sans Dédé, Dédé ne peut pas vivre !

Sans Dédé, Dédé perd la moitié de lui

Il faut le retrouver, il faut le poursuivre

Les Dédés doivent pour toujours rester amis

Mais je suis tout seul dans le trop grand livre

De l’hôpital vidé aux pages chambres blanchies!

Lilali, lalila, lilalilala

Dédé pleure quelque part, je l’entends de mon cœur

Et je pleure aussi, abandonné comme le petit enfant

Ça fait trois jours que je marche dans des couloirs qui font peur

Parce que tout le monde a fui et que les murs ont de grandes dents

On vient me chercher le soir, quand j’ai épuisé toutes mes heures

D’avis de recherche, et on me ramène doucement

Lilali, lalila, lilalilala

Dans une nouvelle chambre inconnue, où comme Dédé n’est pas

C’est une chambre déserte, on ne peut qu’y manquer

On me promet un autre doudou, on m’apporte un repas

Que je refuse catégorique, peux pas manger amputé

C’est le monde entier qui se retire, s’il ne revient pas

Et moi je disparais, si je n’ai plus Dédé

Lilali, lalila, lilalilala

Tatiana Arfel & Julien Cordier : "Les Inconfiants"

® Julien Cordier

® Julien Cordier

 
® Julien Cordier  

® Julien Cordier

 

® Julien Cordier

® Julien Cordier

LE LIVRE

LES LIEUX DE L'ACTION ET DE LA RÉSIDENCE

La Ferme du Vinatier, espace culturel du centre hospitalier Le Vinatier implanté en région lyonnaise, conçoit et met en œuvre depuis 1997 des actions culturelles associant patients, personnel, artistes et partenaires culturels. Interface originale entre l’hôpital et la cité, elle constitue un espace public ouvert et protecteur dans l’hôpital, par la médiation de l’objet artistique, afin de susciter rencontres, échanges et mixité entre usagers, professionnels hospitaliers et population.

Soutenue par l’État et les collectivités territoriales, notamment à travers le programme régional Culture et Santé, la Ferme du Vinatier poursuit l’objectif de lutter contre la stigmatisation de la maladie mentale, des malades et de l’hôpital psychiatrique. Elle encourage l’expression des patients en leur permettant de s’ouvrir à la vie culturelle et d’expérimenter des collaborations multiples qui favorisent une meilleure coopération avec les usagers et entre professionnels. 

Le décloisonnement de l’hôpital et son insertion dans l’environnement urbain se réalisent en tissant des partenariats avec les structures culturelles et universitaires du territoire et en inscrivant les actions dans les manifestations qui rythment la vie de la cité.

Alors que le centre hospitalier Le Vinatier vit des transformations importantes avec la construction de nouveaux bâtiments et le déménagement des services de soin dans ces nouveaux espaces, la Ferme du Vinatier a souhaité questionner cette institution en mutation. L’architecture asilaire pavillonnaire du xixesiècle, voulue par l’architecte Antonin Louvier, laisse aujourd’hui place à une construction plus compacte, plus compatible avec les exigences d’un hôpital moderne. Mais que racontent les murs de l’hôpital et leurs usagers?

La Ferme du Vinatier s’est unie à l’un de ses partenaires de longue date, l’association Lire à Bron, organisatrice de la Fête du livre de Bron. 

Ensemble, ils ont proposé une résidence artistique à l’écrivaine Tatiana Arfel et à l’illustrateur Julien Cordier.

Entre mars et septembre 2014, les deux artistes ont parcouru le Vinatier en s’intéressant à ses espaces. Ils sont allés à la rencontre de celles et ceux qui les pratiquent, les parcourent, les investissent, les revendiquent, les entretiennent et s’y entretiennent. 

De leurs regards croisés est né cet ouvrage.

"Les Inconfiants", Tatiana Arfel (textes) et Julien Cordier (dessins), Éditions Le Bec en l'air, 128 p., 14, 90 €.

http://www.ch-le-vinatier.fr/ferme

LES AUTEURS

Tatiana Arfel est née en 1979 à Paris et vit à Montpellier. Psychologue de formation et diplômée de lettres modernes, elle anime aujourd’hui des ateliers d’écriture, principalement auprès de publics en difficulté. Elle est également cofondatrice du collectif «Penser le travail » à Montpellier.

Ses trois romans, L’Attente du soir (2008), Des clous (2010) et La Deuxième Vie d’Aurélien Moreau (2013), tous parus chez José Corti, interrogent, par un travail sur la langue, la place de l’individu dans la société. Son premier roman a obtenu six prix littéraires (notamment le prix Emmanuel-Roblès, le prix Alain-Fournier et le prix du Premier Roman de Draveil).

Julien Cordier a grandi en Alsace. Diplômé des Arts décoratifs de Strasbourg, il vit à Marseille et travaille comme illustrateur pour l'édition (Milan, Actes Sud...) et la presse. Il est également l'auteur de films d'animation autoproduits. Formé au théâtre d'ombres et au théâtre de marionnettes, il joue Polichinelle, un spectacle de marionnettes d'origine napolitaine. Il s’occupe par ailleurs d’ateliers d’illustration et d’initiation à l’image animée avec des scolaires et d’autres publics.

 

DSM XIII - bestiaire à l’ hôpital psychiatrique - Illustrations de Julien Cordier EXPOSITION & STREET ART à L'équitable Café du mercredi 9 déc 2015, vernissage, 18 h au mercredi 20 janv 2016, décrochage 18 h

 

® Julien Cordier

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