La mystique Coltrane derrière A Love Supreme

La mystique Coltrane derrière A Love Supreme

Supreme, supreme, a love supreme…


Si Coltrane a passé sa jeunesse a traîner son saxophone ténor entre groupes de rythm'n'blues et orchestres de jazz, ce n'est qu'avec Miles Davis qu'il a commencé se faire un nom.

Malheureusement, passant son temps à hésiter entre héroïne et bibine, il se fait virer en 1957 du quintette de Miles pour "comportement débraillé" (il s'était présenté sur scène hirsute et bourré). Après s'être mangé une droite du trompettiste, alors excellent boxeur qui en avait fini lui, momentanément, de ses addictions acquises dans l'entourage de Charlie Parker, dix ans plus tôt. Un Miles qui le rappellera deux ans plus tard pour enregistrer Kind of Blue, alors que Trane en sera déjà à Giant Steps en 1959, après Blue Train en 1957, Coltrane Jazz en 1959 , juste avant My Favorite Things qui le mettra sur orbite en 1960 - la même année où il enregistrera The Avant Garde avec Don Cherry, Coltrane plays the Blues et Coltrane Sound ( un joyau méconnu!).  

La musique ne devrait pas être facile à comprendre. Tu dois venir à la musique par toi-même, progressivement. Tout ne doit pas être reçu à bras ouvert.
— John Coltrane, 1963

Si vous ne connaissez pas sa période avec Thelonious Monk, le Complete Live at the Five Spot devrait vous éclairer quelque peu. Le son est proprement hallucinant et les échanges sax-piano arrivent en direct d'une autre galaxie. Et, en parlant galaxie, Trane sera aussi passé par chez Sun Ra, pour comprendre comment un big band pouvait explorer aussi loin des cases normalement dévolues au jazz classique.

D'Impressions 61, en passant par The Complete 1961 Village Vanguard Recordings, Africa Brass puis Duke Ellington & John Coltrane 62, on arrive en 63 à Live at Birdland, puis Crescent et A Love Supreme en 1964.  

Autrement dit, à chaque parution, Coltrane s’efforçait de déjouer les attentes de ses auditeurs en renouvelant les cadre de sa musique. “A Love Supreme” ouvrait une nouveau chapitre, avec les traces de gospel, de blues, de musique indienne, un poème mystique que le saxophoniste récite littéralement dans son saxophone lors du quatrième mouvement, et cette étrange irruption de la voix pour psalmodier A Love Supreme à plusieurs reprises à la fin du premier mouvement.
 
A Love Supreme est une œuvre en quatre mouvements, la première que Coltrane ait envisagée vraiment comme une suite d’inspiration mystique (avec un poème manuscrit sur la pochette intérieure de l’album) pour son quartet “classique” : McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse, Elvin Jones à la batterie et lui-même au sax ténor et pour la première fois à la voix, psalmodiée. Conçu à Hackensack au studio de Rudy Van Gelder, avec le saxophoniste à gauche, debout, puis le batteur, puis le contrebassiste juché sur son tabouret et le pianiste à droite, offrant vue sur le clavier à Coltrane et Elvin. Tout sera enregistré en deux jours : le 9 décembre 1964, avec d'autres prises le lendemain, longtemps inédites, avec Archie Shepp en deuxième saxophoniste et Art Davis comme second contrebassiste. Paru en 1965 sous la référence Impulse AS-77, l’album serait un énorme succès et le pic de reconnaissance de Coltrane de son vivant, un Trane qui décèdera d'un cancer du foie en 67, alors qu'il avait cessé tout rapport avec l'alcool et la dope depuis des années…


La présente édition “The Complete Masters” propose un triple CD regroupant les éléments conservés en dehors de l’album initial. On y trouve les versions mono des 3ème et 4ème mouvements enregistrés le premier jour, Pursuance et Psalm, que Van Gelder avait confié à Coltrane pour qu’il puisse les réécouter avant la séance du lendemain. Également inédites, quelques prises non retenues de la voix de Coltrane scandant A Love Supreme; une version de Psalm sans le doublage de Coltrane au sax alto qui donna la version retenue pour l’album d’origine ; les prises 3 à 6 du 1er mouvement, Acknowledgement, enregistrées avec Shepp le 10 décembre, les 4 et 6 étant complètes, les deux autres constituant des faux départs.


Le troisième CD restitue l’intégrale du 26 juillet 1965 au festival d’Antibes, enregistré par Radio France, seul concert public au cours duquel Coltrane ait joué la suite en entier. Le lendemain, le quartet jouerait un programme complètement différent. Après l’édition de 2002 (”Deluxe Edition”), celle-ci offre donc de sérieux bonus, à commencer par le texte très documenté signé Ashley Kahn, auteur d’un livre sur le making of de “A Love Supreme”.

A Love Supreme, Complete Masters de John Coltrane (Impulse / Universal)