Maroc : la guerre du cèdre, un écocide impuni

Maroc : la guerre du cèdre, un écocide impuni

Cédraie: silence, on coupe!

Chaque nuit, depuis plusieurs jours déjà, le rythme et les nombres d’abattages clandestins de cèdres centenaires se sont multipliés. L’impunité dans laquelle se font ces abattages a grandi. Les forestiers les plus courageux et les plus déterminés quand à eux, réfléchissent à deux fois avant de « s’interposer » pour essayer d’arrêter l’hémorragie.

Ces agents qui sont armés sans permission de port d’armes, qui risquent leur vie à chaque intervention sans pour autant avoir d’indemnités de risques, qui sont appelé à « réagir » de nuit comme de jour alors qu’ils sont considérés comme de simples fonctionnaires, n’ont plus la motivation pour risquer leurs vies comme avant.

Pas par peur, non. Ça n’a jamais été un problème. Pas par paresse, non. On ne devient pas forestier quand on est paresseux. Mais plutôt par crainte du déshonneur. Car aux risques du métier, au manque de moyens et aux conditions difficiles s’est ajouté le risque…d’aller en prison. c’est la goutte qui fait déborder le vase.

Depuis qu’on a mis leurs collègues au cachot avec les criminels de droit commun, qu’on les a séparés pour les mettre chacun dans une cellule, parfois même avec des proches du jeune qui est mort lors de la nuit fatidique, depuis qu’on a sali leurs noms et qu’on les a sacrifié pour calmer une foule manipulée par les mafias de cèdres et les opportunistes en tout genre, depuis ce moment-là, les choses ont changé. Et ce changement est loin de bénéficier à la conservation du cèdre de l’Atlas, qui vient de rejoindre la liste rouge des espèces en danger.

Une pétition circule, pour demander la libération des forestiers qui sont en prison, au moins jusqu’à ce que leur « culpabilité » soit avérée. Cette pétition a pu rassembler presque autant de signatures de forestiers que de citoyens conscients des répercussions de pareil incident sur le moral des troupes et par conséquent sur la protection de la cédraie. On n’imaginera pas qu’elle puisse apporter des fruits et des résultats tangibles, mais elle aura au moins eu le mérite de solidariser les citoyens avec les protecteurs de la nature qui siègent aux premières lignes du front.

Loin de tous, plus enclavés que quiconque, le plus souvent isolés dans des endroits où même le réseau téléphonique est introuvable, ces agents du terrain sont actuellement plus démoralisés que jamais.

En réponse à un mail de notre part, le HCEFLCD (Haut Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte Contre la Désertification) dira  « qu’il œuvre constamment pour la protection de notre patrimoine et ceux qui en ont la charge et est parfaitement conscient des conditions difficiles dans lesquelles travaillent les forestiers. Vous ne doutez pas un instant qu’il fera tout ce qui est dans ses moyens pour leur assurer les conditions appropriées de travail. »

On lui souhaitera bon courage pour sa quête. Car du courage il en faudra pour pouvoir vraiment « assurer des conditions appropriées de travail » à ses agents sur le terrain.

En attendant ça ne chôme pas chez les forestiers, loin de là. A Tounfit, un incendie de forêt a fait des ravages dans la cédraie emportant des dizaines de cèdres sur son passage. Et le feu lui, on le craint pas. On risque autant de mourir, mais là au moins, face aux flammes on ne risque pas de prison.

La nuit, recommence une autre histoire. Celle de mafias qui « surfent » sur la misère des uns et du dilemme cornélien des autres pour couper, détruire, saccager et vendre au plus offrant…

SVP pensez-y la nuit avant de dormir. Pensez que toute la nuit durant, des arbres centenaires sont coupés pour remplir les poches de créatures sans vergognes. Et que les seuls à pouvoir arrêter le massacre, ont été cloués au pilori.

par O.A., Ecologie.ma, 23/7/2013

Les résistants de la cédraie
Un reportage de Zoé Deback, TELQUEL n°417, avril 2010

 

Pour lutter contre la mafia du cèdre, des habitants du Moyen-Atlas ont décidé de s’organiser.
Non sans risque.

Depuis Khénifra, il faut plus d’une heure et demie pour atteindre Tikajouine, alias Aït Hnini pour l’administration. La route qui serpente sur soixante kilomètres a pourtant été refaite récemment. Mais les pluies et, surtout, les glissements de terrain ont affaissé le revêtement tout neuf, formant plusieurs fossés. En arrivant dans le village, à travers la brume et les rafales de neige, on aperçoit la forêt d’Idikel, sur le jebel Toujjit, à plus d’une heure de marche. 4000 hectares de cédraie pour 4000 habitants.

Malgré cette richesse, la localité a triste mine. Après les précipitations de la nuit, les rues sont si boueuses que tout le monde se déplace en bottes de caoutchouc. En cette matinée glaciale, quelques enfants en retard se hâtent vers l’école, des bûches sous le bras. Ce sont les familles qui doivent contribuer au chauffage indispensable de l’établissement, construite en préfabriqué. Or, avec le déboisement, le bois de chauffage se fait de plus en plus rare et commence même à se monnayer.

 

 

Écologistes versus braconniers

La belle maison en pisé de Saïd Aït Aziz, dressée en haut d’une côte, se distingue de ses voisines en parpaings. Le propriétaire des lieux est de la même trempe. Ce paysan de 47 ans est devenu l’ennemi numéro 1 de la « mafia du cèdre ». Car il ne faut pas s’y tromper, une guerre silencieuse déchire le village depuis quelques années, opposant les « écologistes » aux « braconniers ». Il y a deux semaines, Aït Aziz a essuyé une attaque de ces derniers, sous forme d’une procédure judiciaire pour « atteinte à la sacralité du roi ». Il en faudrait plus pour le troubler. Son visage buriné éclairé par le poêle, installé dans la pièce principale couverte de tapis de laine, il raconte paisiblement, en tamazight, les épisodes de sa lutte contre la destruction de la cédraie. « J’ai toujours été contre la coupe sauvage des cèdres, explique-t-il, car les richesses de la forêt partent ailleurs, sans aucune retombée pour le développement du village ». En 2004, il commence par alerter le caïd de l’ampleur du trafic de cèdre dont il est témoin, en vain. Un an après, soumis à des pressions de l’administration des Eaux et Forêts, il décide d’adhérer à l’Association marocaine des droits humains (section de Khénifra) pour se faire entendre. L’AMDH va se saisir du problème et organiser des actions de protestation. Elle va aussi aider Aït Aziz à déposer devant le tribunal des plaintes en bonne et due forme. Au fil des années, il a eu le temps de connaître tous les moyens utilisés par les gros bonnets du réseau de braconnage.

En 2007, la « mafia » propose d’abord à Aït Aziz de l’argent en échange de son silence. Après avoir décliné plusieurs offres, il subit une tentative d’incendie de sa maison. Il est également agressé dans la forêt. A chaque fois, il porte plainte. S’il doit désormais s’habituer à voir ses vitres régulièrement cassées par des inconnus, le paysan n’est pas seul. En 2005, des instituteurs et des anciens élèves avaient créé l’Association Idikel pour l’environnement et la protection de la forêt. « Le tiers des habitants nous détestent », s’amuse Mouloud Ben Mouloud, instituteur. Le tiers du village, serait-ce la part de ceux qui vivent des coupes sauvages de cèdre ? Le technicien local des Eaux et Forêts nous confie son estimation : « Il y a 60 délinquants notoires. Chacun travaille avec une équipe de 4 ou 5 personnes, ce qui représente 300 braconniers, sans compter la chaîne de transport et de vente ! ». Il n’est donc pas exagéré de penser que plus de 1000 villageois vivent de ce commerce…

 

« Tu te prends pour le roi ? »

L’Association Idikel et Aït Aziz ont tenté d’initier un projet innovant de surveillance de la cédraie, qui a malheureusement avorté depuis (voir encadré). A l’été 2009, les Eaux et Forêts acceptent de financer une entreprise de gardiennage pour veiller sur la forêt. L’Association, quant à elle, est là pour se porter garante des gardiens employés, autrement dit pour trier le bon grain de l’ivraie : pas question d’embaucher des trafiquants ! En revanche, les « repentis », bienvenus pour leur connaissance du terrain, constituent plus de la moitié de l’équipe. Mais il faut être sacrément motivé pour faire ce travail : étiquetés « mouchards » par une bonne partie de la population, les gardiens subissent agressions physiques et vexations symboliques (comme le bannissement du souk hebdomadaire).

Aït Aziz compte évidemment parmi les 12 gardiens qui vont sillonner la zone à pied, jour et nuit, par équipes de deux. Ce qui lui a valu sa dernière mésaventure, en janvier dernier, quand un braconnier lui a lancé : « Tu te prends pour qui pour nous empêcher d’aller dans la forêt, le roi ? ». Le paysan répond simplement : « Non, mais les représentants du roi m’ont désigné pour garder la forêt » – « Ah, vous êtes tous témoins, il se prend pour Sa Majesté ! ». Le gouverneur ne tarde pas à recevoir une lettre anonyme, et ordonne l’ouverture d’une enquête. Le 25 janvier, Aït Aziz est convoqué par la gendarmerie qui établit un procès-verbal. Cinq « témoins » sont également entendus (tous des braconniers). Le sort du dossier est actuellement entre les mains du procureur général.

L’hostilité des habitants doit se comprendre dans le contexte général de la région. « Il y a tellement de pauvreté ici qu’il faudrait une brigade des Forces auxiliaires pour protéger la forêt, estime le technicien forestier adjoint. La réponse ne peut pas être répressive, il faut trouver des solutions par le développement ». Il faut dire que chaque mètre cube de bois « premier choix » s’écoule facilement à 8000 DH, grâce au réseau bien organisé. De l’argent facile dans une zone qui n’offre pratiquement aucun emploi en dehors de l’agriculture traditionnelle.

« Les gens se servent eux-mêmes une part du gâteau car ils en ont assez de voir la commune encaisser l’argent des coupes légales, sans aucune amélioration des infrastructures en contrepartie, explique Mouloud, l’instituteur. Depuis 17 ans que je suis là, j’ai vu deux changements : la route et l’électricité, pas plus ». Selon le dahir de 1976, 80% de l’argent de la vente du bois revient à la commune (et le reste aux Eaux et Forêts). Or les collectivités sont censées le réinvestir dans le reboisement et le développement. « Ici, la commune n’a aucun programme de reboisement ni de surveillance de la cédraie, soupire Mouloud, et elle n’investit même pas dans l’école ou dans le social ».


Téléphones satellitaires pour la mafia

Quant aux agents locaux des Eaux et Forêts, concernés au premier plan, ils plaident résolument non coupables : ils ne possèdent pas suffisamment de moyens pour surveiller efficacement 4000 hectares. Le poste forestier compte seulement un technicien, un adjoint et deux cavaliers, en plus de quelques gardiens occasionnels. Lorsque quelqu’un repère des braconniers, il doit appeler le technicien pour établir un PV. Mais les téléphones portables ne fonctionnent pas dans la montagne, et il faut une heure et demie pour rejoindre le village. « Par contre, j’ai vu un jour un trafiquant avec un téléphone satellitaire ! », ironise le technicien forestier. « Même si nous pinçons des braconniers, ils sont cagoulés et ils courent vite, se plaint-il. Et nous n’osons pas utiliser nos armes car des agents ont déjà été inculpés pour avoir blessé ou tué des délinquants ! ».

Mais, surtout, ces fonctionnaires se plaignent que les rares PV qu’ils parviennent à établir nominativement (la plupart sont « contre inconnu », même si on connaît bien les coupables) finissent par prendre la poussière dans le bureau du procureur général. « La justice ne fait pas son travail, confirme Mustapha Allaoui, membre de l’association écologiste. Si la mafia du cèdre était vraiment soumise à la loi et obligée de payer les amendes prévues, on pourrait résorber le problème très vite ». Autre solution : traquer l’écoulement de la marchandise à l’échelle nationale. Les forestiers pointent notamment du doigt les gendarmes, qui n’interviennent pas alors que des accords ministériels les habilitent à arrêter les trafiquants de bois là où les Eaux et Forêts ne peuvent plus intervenir. « Comment se fait-il que les camions parviennent à l’autre bout du pays sans être arrêtés quelque part ? », s’interrogent-ils.

Le trafic a donc de beaux jours devant lui et la cédraie, de moins en moins. Mais en attendant qu’un vrai plan d’action vienne « d’en haut », le clan des « écolos » ne perd pas espoir. Une coordination entre l’AMDH et l’Association Idikel s’est lancée dans un programme de sensibilisation à la protection de la cédraie, notamment auprès des jeunes. L’Association planche également sur un projet de coopérative forestière qui permettrait aux villageois de profiter légalement de la richesse de la cédraie. Quant à Saïd Aït Aziz, imperturbable, il continue les rondes nocturnes dans « sa » forêt, avec l’espoir de limiter un peu la disparition des arbres, dont certains sont millénaires. « Ils ne peuvent rien contre moi, je lutterai jusqu’à la mort », dit-il simplement.

Projet. Garder la forêt : mission impossible ?

Le gardiennage de la forêt d’Idikel, un projet pilote dans le Moyen-Atlas financé par les Eaux et Forêts, n’aura malheureusement pas duré plus de sept mois (de l’été 2009 à début 2010). Il avait pourtant prouvé son utilité pour limiter le braconnage du cèdre. « De notre point de vue, c’est un succès, estime le technicien forestier de Aït Hnini. On est passé de 450 arbres coupés en 8 mois, avec des pics à 30 par nuit, à 104 seulement durant les sept mois du projet ». Pourquoi arrêter, alors ? Le fonctionnaire pointe du doigt la riposte des braconniers : « Le premier mois, aucun arbre n’a été coupé, car les gens avaient peur. Mais par la suite les mafieux se sont mis à couper beaucoup d’arbres sans même prendre le bois, juste pour faire capoter le projet ». Car c’est en effet l’entreprise de gardiennage, Agrosys, qui était responsable des coupes. Pour chaque mètre cube enlevé, elle devait s’acquitter de 3000 DH, et 1500 DH s’il était seulement coupé. Sachant qu’un arbre centenaire peut faire 20m3, la société s’est vite retrouvée en faillite, malgré un capital de départ de près de 500 000 DH. Son directeur, Driss Ellotfi, ne décolère pas. Pour lui, si le projet a capoté, c’est avant tout la faute des Eaux et Forêts, qui ne l’ont pas suffisamment accompagné. Les gardiens se trouvaient isolés face aux braconniers surpris en flagrant délit, et les fonctionnaires, seuls à même d’établir un PV, arrivaient toujours trop tard. Mais surtout, le directeur estime avoir été « lâché » sur le plan financier : « Les responsables m’avaient assuré être conscients de la difficulté de la tâche, et promis que tant que nous arrivions à limiter nettement les dégâts, les pénalités ne seraient pas appliquées à la lettre ». La promesse orale ne sera pas tenue : les factures finales étaient si salées qu’au bout de quatre mois Agrosys ne parvenait plus à payer ses gardiens.