ACTUALITÉ, ALERTESLa NuitYEMEN

Se souvenir que le Yémen existe, et que nous armons un des deux camps

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Se souvenir que le Yémen existe, et que nous armons un des deux camps

L'Arabie Saoudite et le Qatar, nos clients et chers amis, bombardent un pays voisin. Avec des armes que nous sommes bien heureux de leur vendre. Lequel pays voisin se déchire et vacille. Nous nous permettons de rappeler l'existence de cette guerre sale dont personne en Europe ne veut entendre parler. Et de vous présenter quelques images extraordinaires et une sélection de musiques anciennes de ce pays à la culture millénaire. Qu'en restera-t-il ?

Nous choque ce twitter triomphant de Manuel Valls (oui, c'était encore lui), qui parle un peu trop souvent à notre goût à coups de points d'exclamation ("Voyous !"), et se comporte comme un gamin qui rentre chez lui en hurlant à sa mère : "J'ai eu des bons points à l'école". Bémol : à Riyadh, le premier ministre de la France a été traité comme le VRP qu'il a décidé d'être, et a dû poireauter une heure dans le hall de l'hôtel Ritz-Carlton, avant d'être appelé pour signer seulement, à en croire le Figaro ce matin, un contrat pour un montant total d'environ 600 millions d'euros confirmant la commande de 30 patrouilleurs rapides. Très loin, donc, des dix milliards triomphalement annoncés. Mais surtout, encore une fois, la vente par la France d'armes à un pays en guerre chez son voisin, le Yémen, où il bombarde les civils sans la moindre retenue, nous fait tiquer. Pour ne rien dire de l'opinion qu'on peut avoir de ce royaume où on fouette les blogueurs et coupe la tête d'opposants arrêtés à dix sept ans. Là-dessus, nous vous renvoyons au rapport 2014/2015 d'Amnesty International sur l'Arabie Saoudite. Amnesty International réclame d'ailleurs l'arrêt de la livraison d'armes par la France à l'Arabie Saoudite. Nous sommes d'accord. Et nous faisons remarquer aussi que la vente à l'Égypte des deux navires de guerre refusés à la Russie pour la punir de son intervention en Ukraine et en Crimée n'est guère conséquente, quand on sait que l'Égypte, qui n'a même pas de frontière naturelle avec le Yémen, est en train de le bombarder avec sa marine et son aviation, dans le cadre de l'opération militaire "Tempête de la fermeté", qu'elle a entreprise avec... l'Arabie Saoudite. On est obligé de se dire qu'il y a deux poids deux mesures, et que la vie d'un yéménite, pour le gouvernement français, ne vaut pas celle d'un ukrainien.


© Murad Subai, street artist yéméni.

© Murad Subai, street artist yéméni.

 

YEMEN : ON NE VEUT RIEN SAVOIR

Ce n'est pas demain la veille que Martine Aubry s'écriera : "Le Yemen, ras-le-bol". Car du Yemen, et de la guerre qui s'y déroule, on ne dit rien. On y bombarde, il y a des morts, encore hier, dans une indifférence totale. Rien de ses raisons. Ou presque. Il y eut un Yemen, puis deux Yemen, puis un à nouveau, qui ne fut jamais pourtant vraiment un pays. C'est si embrouillé que même les spécialistes s'y trompent, puisque la veille même de l'entrée en guerre au Yemen de l'Arabie Saoudite, le journaliste de Libération en charge de la région nous disait que c'était hors de question. C'est donc encore une guerre incomprise, qui lasse d'avance, et qu'on ne verra pas. On sent bien que les yéménites peuvent s'entretuer encore longtemps sans que cela dérange ni les banlieues, ni les universités, ni les média.

Nous avons quand même bien sûr une grille de lecture - il nous faut bien quelque chose où nous raccrocher, pour ne pas devenir fous nous-mêmes devant ce qui nous semble un monde en folie. Mais est-elle solide ? Nous pensions tous, il y a encore vingt ans, que l'Islam était un. Alors que son histoire, dont nous moquions, disait tout le contraire. Nous savons tous maintenant plus ou moins, à force, qu'il y a des musulmans chiites et des musulmans sunnites. Les premiers représentés par l'Iran (mais qui en sont parfois géographiquement éloignés). Les seconds par l'Arabie Saoudite (mais qui en sont, pour le coup, encore plus éloignés, géographiquement, culturellement, politiquement). Ce qui se passe au Yemen opposerait donc une fois de plus dans l'histoire sunnites et chiites. Avec beaucoup de nuances locales qui bien sûr nous échappent. Est-ce bien assez ? Ou nous croyons-nous une fois de plus plus malins que nous le sommes avec nos deux sous d'explication ? Nuit & Jour confesse sa relative ignorance. Est-ce bien la peine d'écrire un éditorial là-dessus ? Il nous semble, oui. Admettre la complexité du monde, et notre perplexité devant elle, serait probablement un bon début, meilleur en tout cas que l'éternelle propension occidentale à prétendre tout savoir et pouvoir expliquer en un concept et demi. A dominer l'affaire comme on dominait finalement le monde.

Parce qu'il y a quand même quelque chose à dire sur le Yemen, dont le sort naturellement nous inquiète et nous navre. C'est qu'en dépit de toute notre ignorance, la France a pris parti dans ce conflit. Au moment où nous en sommes à discuter comme des chiffonniers avec les Russes pour savoir ce que nous coûtera le refus de leur livrer deux navires de guerre que nous avions accepté de construire pour eux, pour sanctionner leur attitude hostile envers l'Ukraine, nous sommes plus qu'heureux d'aller signer des contrats de vente des avions Rafale avec le Qatar, qui bombarde en ce moment le Yemen, et de parader à Riyad, Arabie Saoudite, pays en guerre en ce moment-même au Yemen, en évoquant, des étincelles dans les yeux, comme Laurent Fabius, de potentiels contrats à venir de dizaines de milliards d'euros. Sans que cela, semble-t-il, n'ait choqué ni alarmé personne en France. Tant le Yemen est loin de nous. Tant le Yemen nous indiffère. De la même manière, il se passe aujourd'hui d'étranges et alarmantes choses à Skopje, Macédoine. Où ? Personne ne vous en voudra de ne pas savoir situer Skopje sur une carte d'Europe. C'est quelque part entre Belgrade et Athènes. C'est totalement inconnu. Et nous était jusqu'à présent aussi indifférent que le Yemen. Il semblerait qu'une révolution y soit en route, opposant pour nous de parfaits inconnus. Dans ces temps où nous sommes convaincus d'être informés de tout dans la seconde, nous ne savons à peu près rien du monde. Même pas de ce qui se passe à moins de deux heures d'avion de Paris. L'apprendre, le reconnaître, s'en surprendre, c'est le début de la sagesse.

© Murad Subai, street artist yéméni.

© Murad Subai, street artist yéméni.

 
 
Vuillemin

Vuillemin

 

De ce qui se passe au Yémen, on ne dit absolument rien. Cela n'intéresse personne. L'Arabie Saoudite et le Qatar, nos clients et amis, bombardent un pays voisin. Avec des armes que nous sommes tout heureux de leur vendre (rien à voir avec les bateaux qu'on ne livrera pas aux Russes). Lequel pays voisin se déchire et vacille. Tout cela dans un silence qui arrange l'Occident. C'était bien la peine que ce pays invente les premiers immeubles et qu'ils soient beaux. L'humanité n'a aucune tendresse particulière pour ses antiquités. En ce moment, c'est même tout le contraire, on dirait. Il y a un acharnement à en finir avec l'antique. L'ancien. Les origines. Nuit & Jour pense au Yémen et aux yéménites. Ces images et cette heure de musique yéménite commentée par Samir Mokrani, co-auteur du livre "Qanbus, Tarab. Le luth monoxyle et la musique du Yémen", sont l'occasion de rappeler leur existence et ce qu'elle nous apporte. 

 
 
© Ayla Hibri

© Ayla Hibri

 
© Yves Maillere

© Yves Maillere

 
© Yves Maillere

© Yves Maillere

© Ayla Hibri

© Ayla Hibri

 
 
 

Samir Mokrani, co-auteur du livre "Qanbus, Tarab. Le luth monoxyle et la musique du Yémen", paru aux éditions Geuthner discute avec Simon Debarbieux de musiques traditionnelles yéménites.

Interview réalisée le 12 juillet 2014 depuis Chez Émile Records (Lyon, France) et diffusée en direct sur LYL Radio.

Liste des chansons :

1) Hasan ‘Awni al-‘Ajami ; Fertash : intro instrumentale rythmée (« Yémen, le Chant de Sanaa, H. al-Ajami & A. Ushaysh » Paris, Institut du Monde Arabe /Harmonia Mundi, 2001)

2) Ali Abu Bakr ba Sharahil ; « Ô Toi dont la puissance est sans égale» (Aden, Odeon, fin des années 30 ?)

3) Muhammad al-Mas : « Ô gens de l’amour » (Aden, Odeon, fin des années 30 ?).

4) Hasan ‘Awni al-‘Ajami : « Par mon âme, qui donc est cette fille ? » (« Yémen, le Chant de Sanaa, H. al-Ajami & A. Ushaysh », Paris, Institut du Monde Arabe / Harmonia Mundi, 2001)

5) Muhammad al-Harithi : « Par Dieu, que de beauté en ce lieu ! » (Institut du Monde Arabe, 1997)

6) Yahya al-Nunu et Muhammad al-Khamisi : Fertash, puis « Au nom de Dieu, ouvrons la session » (« Yemen, Yahya al-Nunu, Le Chant de Sanaa », Inédit / Maison des Cultures du Monde, 2006

7) Ahmed al-Suneydar : Mutawwal (chant long non-rythmé)« Ô toi l’Éternel, l’Immuable » (Sanaa, années 70)

8) Ahmed al-Hubayshi : « Toi qui a traversé l’espace » (Youtube 2010, enregistrement ???)