Images à charge au BAL, histoire de la photographie d'enquête

Images à charge au BAL, histoire de la photographie d'enquête
 

Le vingtième siècle a vu l'arrivée de Bertillon, le premier à envisager la police scientifique avec ses portraits face-profil, et ses mesures anthropométriques suivi de son disciple suisse Reiss qui a affiné les méthodes, en proposant des clichés de plus en plus précis. Puis, durant la Première Guerre Mondiale, les photographes de prise de vue aériennes ont commencé à cartographier les scènes de bataille selon un procédé d'avant, pendant et après les assauts. L'affaire du suaire de Turin a défrayé la chronique et c'est en interpellant les données photographiques qu'on a fait avancer la découverte, avant la notation au Carbone 14, de ce tissu datant plutôt du Moyen-Age que des débuts de l'ère chrétienne. Ensuite, on a commencé à fouiller le fonds de photographie pris pendant la grande purge stalinienne, des années 30 en URSS pour comprendre le pourquoi de cette horreur, de ces clichés qui servaient non pas à garder une trace du condamné, mais de certificat pour qu'on puisse le fusiller…

Avec la fin de la Second Guerre mondiale a été instauré par le Tribunal de Nuremberg, une scénographie pour montrer l'horreur en face à ceux qui l'avaient commise, sans même parfois la connaître. Enfin, après la guerre, des chercheurs se sont intéressés à cartographier autrement les traces de massacre : ceux des Bédouins en Palestine, des Kurdes chez eux ou encore à démontrer qu'on tenait bien la preuve de la mort du boucher Mengele avec les mesures de son crâne d'après photo. Ensuite, guerre moderne aidant, on termine par les vues et cartographies des destructions programmées des bâtiments de Gaza, et on en arrive aux drones qui d'abord cartographient, avec précision, les cibles à abattre, avant de fondre dessus au centimètre près. 

Mises bout à bout, toutes ces avancées techniques de la modernité font froid dans le dos. Car, 50 ans après l'invention de Niepce, l'art est passé du côté de la technique, de la science et du crime étatique ( autrement appelé guerre…) Les séries policières actuelles à succès, des Experts à Section de Recherche en passant par Esprits Criminels ne font recette que pour ces raisons, à redonner un semblant d'ordre au désordre habituel du monde, par la mise en pratique de divers modes opératoires scientifiques.

Mais la pratique en est double. On a toujours fait avancer la recherche et l'invention scientifique d'abord dans un but policier ou militaire, le policier moderne arrivant au milieu du XIXe avec Javert chez le Hugo des Misérables. Nos appareils photos, de prise de son, jumelles ont été développé pour l'art de la guerre,

Et l'art, moins précis dans son motif, a toujours ajouté sa polysémie dans le cadre au risque du trouble - et de son plein gré.

Depuis, on avance de front, l'art découvre et la science avalise les découvertes en les remettant dans le moule. Il n'y a pas loin des œuvres de Man Ray à celle de Reiss, et la vision d'un cliché renvoie toujours à l'émotion, qui elle, n'a rien de scientifique ni de mesurable. C'est là qu'intervient la notion de preuve par l'image et de construction d'images à charge.

Des images à charge car, la visée des satellites publiques des ONG qui surveillent les conflits internationaux, n'est pas aussi précise que celle des satellites militaires. Mais d'un autre côté, elle permet quand même, comme dans le cas du procès de Nuremberg de renvoyer en boomerang l'horreur à ceux qui l'ont faite subir ou de témoigner des massacres en cours ; clichés à l'appui.

La construction de la preuve par l'image ? Oui, à condition qu'elle soit cadrée pour ne pas devenir, mensonge officiel, comme dans le cas des fameuses preuves de Dick Cheney des armes de destructions massives en Irak, ou des merveilleux clichés staliniens évoluant, dans les livres d'histoires (retouches à l'appui) vers des cadres du parti jamais vraiment les mêmes, ni jamais totalement différents… Mais une fois devant une image, que se passe-t-il finalement ? Doit-on être saisi d'horreur devant un charnier, cadré par un Capa ou un Salgado ? Doit-on se pâmer devant un paysage dans la brume, en ne sachant jamais si hors du cadre, des crimes ont été commis, ou un paysage naturel reste encore sauvage à ce moment-là ?

Rien qu'en se posant la question, on sort du cadre, car l'objet de cette exposition est de montrer les stratégies employés pour faire avancer la vérité et la résolution des crimes ou mystères apparents ; pas de donner une valeur artistique à un cliché. car quel qu'il soit, on peut toujours en trouver une…