Un point de vue féministe sur les agressions sexuelles de la nuit de Nouvel An à Cologne

Un point de vue féministe sur les agressions sexuelles de la nuit de Nouvel An à Cologne

Une femme qui s'est identifiée comme Katya, a déclaré au Kölner Express qu'elle a subi des attouchements partout: "... même si on criait et les frappait, ils n'arrêtaient pas". D'autres femmes ont raconté que leurs sous-vêtements avaient été arrachés, et qu'elles ont été entourées par des bandes de 10 à 20 hommes. Tous les témoins oculaires et les vidéos publiées montrent que les environs de la gare centrale et de la cathédrale de Cologne étaient pleins presque exclusivement d'hommes.

Les informations sur l'incident ne sont parues dans les médias allemands que le lundi 4 janvier, trois jours après les événements. Cela a été perçu comme un black-out et provoqué des débats houleux dans les médias sociaux. Mais en quelques heures les premières informations se sont diffusées dans les médias internationaux. Souvent avec des titres comme "1000 hommes d'Afrique du Nord et du  Moyen-Orient" agressent, harcèlent et dépouillent des femmes à Cologne. L'information sur l'origine ethnique des agresseurs a été démentie le soir même dans les médias allemands par les autorités de la ville, mais a été confirmée par le témoignage des femmes qui ont porté plainte et par des policiers



Informations contradictoires

Le jeudi 7 janvier, les médias allemands ont fait état d'un rapport de police qui avait fuité sur le déroulement des incidents de la nuit du Nouvel An à Cologne. Le tabloïd Express affirme que la police et les autorités ont fait le black-out sur les incidents, et cite deux policiers anonymes, qui affirment que la police a arrêté durant la Saint-Sylvestre 16 hommes qui ont été remis en liberté plus tard. Tous étaient, selon un policier anonyme, "des réfugiés de Syrie et d'Afghanistan".

Mais les autorités de Cologne ont déclaré que pour le moment elles ne disposaient d'aucune information pouvant suggérer que des réfugiés nouvellement arrivés avaient été impliqués dans les meutes de sur la Saint-Sylvestre. La police a annoncé qu'elle recherchait maintenant 16 suspects identifiés par des vidéos de la scène du crime. Angela Merkel et le ministre de la Justice du pays a déclaré que le gouvernement étudie la possibilité d'expulser des demandeurs d'asile qui auraient commis des crimes lors de la Saint-Sylvestre à Cologne, et sur une plus petite échelle à Hambourg et Stuttgart.

Selon les sources il a été fait état de 150 (Telegram) à 121 plaintes (The Local et les tabloïds allemands), dont deux cas pour viol. Les deux tiers des plaintes devraient concerner des violences et des abus sexuels.

(ndlr : depuis on est a passé à des centaines de plaintes, et pas seulement à Cologne)

Une zone déjà dangereuse

"Perspective féministe" a contacté un grand nombre de militantes des droits des femmes et antiracistes à Cologne, mais aucune d'entre elles ou de leurs proches n'était sur place et ne peut donc témoigner au sujet de ce qui s'est passé

Hamila Nisgili, l'une des féministes célèbres de Cologne, qui travaille depuis 22 ans pour un SOS-femmes indépendant, a expliqué la raison.

- Je doute que vous trouviez une seule féministe qui serait allée là le soir du réveillon ! Les habitants de Cologne, et en particulier les femmes, ont l'expérience du tohu-bohu et des harcèlements autour de la cathédrale et de la gare centrale le 31 décembre. Donc, les femmes de Cologne évitent justement cette zone ce soir-là. Ce sont surtout des touristes ou des gens qui viennent de plus petites localités environnantes qui s'y rassemblent. Bien sûr, il y a des hommes qui viennent d'autres villes dans la grande ville où personne ne les reconnaît et ils se comportent n'importe comment, ils picolent et se droguent. Chaque année, des hommes ivres se rassemblent en grands groupes là-bas, j'appelle ce rassemblement annuel "la manifestation des hommes", dit Hamila Nisgili en riant.

Selon les rapports, il y avait plusieurs femmes d'origine étrangère parmi les victimes de la violence qui ont porté plainte, est-ce que cela signifie qu'il ne s'agissait pas d'"hommes étrangers contre des femmes allemandes" ?

- Ça a pu certainement être le cas. Le problème c'est que nous n'avons pas vraiment eu de bonnes informations sur le tout et il y a eu des images diverses de cette soirée.

Nisgili est, comme beaucoup de féministes, critique vis-à-vis de l'impréparation de la police lors de cette soirée. Selon son expérience, la police allemande ferme souvent les yeux lorsque l'agresseur et la victime sont d'origine étrangère. Elle raconte plusieurs cas où elle s'est rendue avec la victime à la police, sans que la plainte ait déclenché une enquête ou des poursuites.

- Une fois l'auteur était en fait le propre frère d'une femme, qui était ivre et l'a agressée lors d'une fête. Je l'ai accompagnée à la police, qui a dit : "Mais ces choses-là se produisent lorsque les hommes boivent de l'alcool". Certes, il y a des hommes parmi les nouveaux arrivés du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, qui ne sont pas habitués à voir des femmes dehors si tard et, en outre, à leurs yeux, "légèrement vêtues". Ils s'imaginent que c'est un signe d'invitation au harcèlement sexuel, ils croient que cela ne gêne pas ces femmes (qu'on les harcèle). Par conséquent, il est important de renforcer davantage la liberté de mouvement des femmes, contrairement à l'étrange conseil donné par la mairesse de Cologne, qui a dit que les femmes devraient avoir peur, et se limiter encore plus. La police et les autorités devraient veiller à ce que ce qui est arrivé ce soir-là à Cologne - qui est habituellement l'une des villes les plus sûres du monde - ne se reproduise pas. Mais accuser tous les hommes originaires de certaines régions, c'est du racisme, dit Nisgili.

Manifestation spontanée

Mardi soir a eu lieu un rassemblement spontané entre la cathédrale et la gare principale pour dénoncer les agressions avec des slogans contre le sexisme et le racisme. L'initiative est venue du réseau violet (Lila in Köln) constitué d'environ 18 différents groupes de femmes. Pour samedi, le réseau, avec le soutien de divers groupes de femmes de la ville, a appelé à un autre rassemblement devant la gare centrale.

Habitante de Cologne et militante des droits des femmes, Homa Moradi du réseau violet dit que la désinformation et les spéculations ont pris le pas sur les faits au sujet de la fameuse nuit. Cela rend difficile, selon elle, de tirer des conclusions à propos de ce qui a vraiment eu lieu en place et pourquoi la police n'a pas réagi comme elle aurait du.

La violence sexuelle ; rien de nouveau

Pendant la nuit du Nouvel An, la police a essayé selon les journaux allemands d'évacuer la zone vers minuit 15, mais ensuite les hommes sur place s'y sont à nouveau rassemblés et le chaos des feux d'artifice et le grand nombre de femmes qui avaient besoin de protection ont fait que la police a perdu le contrôle de la situation.

- Ce qui me désole le plus est la raison pour laquelle la police n'a pas géré la situation, c'est un scandale pour la police de Cologne. Mais au lieu de s'en prendre aux autorités de la ville qui ont échoué dans leur devoir d'assurer la sécurité des femmes, on propage des rumeurs racistes et on met tout sur le dos de la politique d'immigration et on accuse tous les réfugiés. On instrumentalise politiquement ces femmes victimes d'agressions, estime la féministe Moradi.

Hamila Nisgili rappelle que des agressions sexuelles ont eu lieu ces dernières années à la fois le soir du Nouvel An et surtout durant le Carnaval.

- La violence sexuelle contre les femmes n'est pas une nouveauté, c'est la société qui a fermé les yeux et a négligé les femmes touchées bien avant ce Nouvel An ! Maintenant, il est important qu'une enquête sérieuse soit menée et que les autorités établissent les faits et ne se contentent pas de spéculer comme on a l'impression qu'elles l'ont fait jusqu'ici.

Pas des réfugiés

La féministe allemande Alice Schwarzer, souvent critiquée par beaucoup de féministes et d'antiracistes pour ses déclarations controversées sur l'immigration, qui sont perçues par beaucoup comme islamophobes, a commenté l'incident de la Saint-Sylvestre dans un article.

Elle pose notamment des questions. Schwarzer demande dans son article pourquoi la police n'est pas intervenue lorsque 1000 hommes principalement violents et criminels (dont certains criminels déjà connus des services de police) se sont rassemblés devant la gare centrale. Schwarzer se demande ensuite pourquoi la police n'arrête jamais ces hommes qui tirent des feux d'artifice sur les gens. Troisième question, comment peut-on expliquer que des centaines de harcèlements sexuels de femmes se produisent en présence de la police. Schwarzer ne croit pourtant pas que les auteurs des agressions du Nouvel An aient été essentiellement des réfugiés récemment arrivés en Allemagne.

Elle écrit aussi que ces jeunes hommes sont néanmoins le produit d'un échec de l'intégration. "Le produit d'une fausse tolérance envers" les mœurs  "des autres" et d'un exercice de mauvais augure de la 'liberté de religion' - au nom de laquelle des mondes parallèles ont pu se constituer, puisque ce fanatisme avait à voir avec la foi".

Militante des droits des femmes, Homa Moradi a des racines en Iran, et est active dans le mouvement antiraciste. Elle dit que l'on doit comprendre que c'est de l'Allemagne qu'on parle !

- Un pays avec une structure raciste et une histoire et des racines fascistes. Par conséquent, il faut être prudent quand de tels événements se produisent. Tous les médias ont sans aucun élément pour l'étayer,  déterminé d'emblée l'origine ethnique de tous les agresseurs. Il est du devoir de la police d'arrêter la violence sexuelle contre les femmes et les enfants, quels qu'en soient les auteurs. Comment se fait-il que, dans une société avec un appareil policier si puissant, quelques hommes puissent terroriser un si grand nombre de gens dans un lieu public sous le nez de la police ? Pourquoi est-ce arrivé ?

 

Une focalisation qui brouille les cartes

Aussi bien Homa Moradi que Hamila Nisgili reconnaissent qu'il est vrai que certains hommes, qui viennent de quitter des sociétés fortement patriarcales, ou des pays affligés depuis de nombreuses années par des guerres et des conflits, peuvent avoir davantage tendance à exercer des violences sexuelles. Mais ces militantes des droits des femmes pensent quand même que tout cela, surtout dans le contexte allemand et à  l'ombre du fascisme rampant, doit être traité avec un sens des proportions et de façon objective, en le replaçant dans un contexte plus large. La violence contre les femmes est une réalité diffuse, et tant ses auteurs que ses victimes ont toutes sortes d'origines.

- Alors que la violence sexuelle diffuse contre les femmes fait rarement l'objet de débats publics et que les ressources pour lutter contre elle sont réduites à la portion congrue, cette focalisation soudaine sur des hommes de certaines origines paraît une source de confusion et une erreur. L'intention ne semble pas être de combattre la violence contre les femmes, mais de gagner des points politiques, pensent Moradi et Nisgili, qui ont des années d'expérience de lutte contre les violences sexuelles en Allemagne.

Sholei Irani

Traduction Fausto Giudice

Merci à Tlaxcala
Source: https://feministisktperspektiv.se/2016/01/08/nyarsafton-och-sexuella-overgrepp-i-koln/
Date de parution de l'article original: 08/01/2016
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=16995