Hélène Bessette, l'indocile, en marge du Nouveau Roman

Hélène Bessette, l'indocile, en marge du Nouveau Roman
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«De nos jours, Bessette se lit encore et toujours au futur.» (Noëlle Renaude)

 

Laure Limongi raconte dans «Indociles», son essai littéraire consacré notamment à Hélène Bessette, sa première rencontre incongrue, fruit d’un hasard extraordinaire, avec un livre de cet auteur littéralement tombé du ciel. Toute rencontre avec Hélène Bessette est un choc halluciné, un traumatisme heureux, tant cet «auteur maudit», publiant ce roman «La Tour» en 1959 totalement à contrepied au cours d’une époque de croissance glorieuse, était en avance sur son temps, et le reste toujours des décennies plus tard.

Ce cinquième roman d’Hélène Bessette (publié en 1959 aux éditions Gallimard, aujourd’hui disponible dans la collection Laureli chez Léo Scheer, avec une belle postface de Noëlle Renaude) met en scène deux couples en face-à-face, Marcel et Louise qui, au début du livre, dans un chapitre d’une modernité et d’une actualité inouïes (en écho prémonitoire au pire de la téléréalité et des jeux télévisés actuels), gagne une somme d’argent très importante à un jeu radio, et leur couple d’amis fidèles Fernande et André.

«Les voici partis dans la vie pour être Monsieur et Madame. En nickelé. En chromé. En plexiglas. En técalémit. En plein aux as. En sécurit.
– Attention ! crient ensemble Fernande et André. Attention !
Voix aigres. Vent du nord.
Attention ! au revers (de la fortune). Tout a un revers. La splendeur des saisons. La blancheur des hivers. La richesse des floraisons. Le bonheur dans la maison. Les médailles. Les épousailles. Attention !
Fernande au visage angélique. Chante le refrain nostalgique d’une voix caverneuse dans la lutte pour la vie algébrique. Elle déguste de mauvaise humeur le Martini qu’on lui offre pour fêter la fin des sombres années.»

Mademoiselle Louise, tendue de désir, d’ardeur et d’anxiété, hypnotisée par cet argent qui devient le nœud central et unique de son existence, prenant la place de l’amour, de la culture, du bonheur, son jeune époux Marcel transformé en accessoire du nouveau statut auquel elle aspire, Fernande et André confits dans la critique et l’envie, tous les personnages, dépouillés de toute authenticité, semblent être réduits aux rôles qu’ils jouent ou rêvent de jouer, dans cette société entièrement soumise à l’argent et aux apparences.

«La rue est indiscutablement belle. La rue est millionnaire. Attirante. Captivante. Ensorcelante. Envoûtante. Louise tire son mari vers les images, les vitrines, les bazars, les arcades, les boulevards, les trottoirs, les éclairages, les conversations au néon, les signaux alarmants, excitants, les sémaphores insolites, les panneaux publicitaires et sensationnels. L’extravagante nuit. Comme-en-plein-jour.
Dans la rue, on croise les autres. Pressés. Inquiets. Avides. Quêtant du regard les cascades de lumière. Les yeux éblouis. Papillotants. Fascinés. Les autres. Des Fernande. Des Louise. Des Marcel. Des André.
La rue tentatrice ouverte à tous gratuitement. La rue spectacle permanent. Sans entrée. Sans sortie. Sans porte. Sans guichet. Châteaux illuminés éclatants. Châteaux du vingtième siècle. Pour les yeux éperdus d’étonnement. Ciel neuf et bariolé. À grands traits dessinés. Vite lu. Vite exploré. Ciel facile. Dans la cire molle de l’esprit paresseux, ciel facilement imprimé.

Comme de vastes écrins béants s’étalent des boulevards brillants.»

Avec son écriture radicale, désarticulée et lancinante, utilisant les mots comme des projectiles, l’écriture de Bessette est un choc à chaque phrase, et ses transformations incessantes semblent refléter la versatilité des humeurs, les non-dits, les nœuds insidieux de la pensée et de la parole, refléter les mouvements de girouette des personnages mus par leur désir insatiable de consommer, par la jalousie enfouie sous le visage de l’amitié bienveillante, par la frustration de ne pas pouvoir accéder au luxe, des personnages consumés par l’envie et les feux de la marchandise, par la peur du déclassement et de la médiocrité.

Aucune des phrases d’Hélène Bessette n’a été écrite pour séduire, et près de soixante ans après sa publication, la puissance, la modernité et la liberté de «La Tour» restent éblouissantes.

Ce roman a été présenté par Sophie Quetteville, libraire invitée chez Charybde en mars 2014, et on peut la réécouter ici. Claro, qui me fit découvrir Hélène Bessette avec «Ida ou le délire» (qu’il en soit remercié), en parle aussi magnifiquement sur Le Clavier Cannibale ici.

La Tour de Hélène Bessette ( Collection Laureli/Leo Scheer)

Coup de cœur de Charybde7
Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est par là.

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