André Gunthert : refuser la causalité pour effacer la responsabilité ?

André Gunthert : refuser la causalité pour effacer la responsabilité ?

Manuel Valls : « Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser». Nicolas Sarkozy : « Quand on commence à expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable». Comme le fait remarquer André Gunthert, cette stupéfiante profession de foi d'inintelligence de nos gouvernants, qui disent qu'il n'y a RIEN à comprendre, ne risque pas de nous aider à résoudre nos problèmes.

Culture de l’excuse? Libération, qui a repêché mon tweet de dimanche dernier, a interrogé plusieurs spécialistes, dont Bernard Lahire, Farhad Khosrokhavar ou Nilüfer Göle, pour réagir à la capitulation répétée du premier ministre Manuel Valls, qui indiquait le 9 janvier: « Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

Pour Lahire, le déni vallsien, en refusant un discours de raison, « rompt avec l’esprit des Lumières ». Jugeant ce propos « indigne », Farhad Khosrokhavar accuse le premier ministre de « prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée ». « Ce qui s’est passé ressemble à une opération de non-penser de grande envergure, renchérit Alain Badiou. De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible ».

De la part d’un chef de gouvernement, un tel refus de la rationalité est vertigineux. Outre qu’elle reproduit une posture de la droite la plus dure (rappelant la célèbre formule de Nicolas Sarkozy: « Quand on commence à expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable »), et accentue la glissade déjà largement entamée par l’exécutif, une telle conduite trahit un réflexe de panique. Car comme le rappelle Nilüfer Göle, « les ‘jihadistes’, font partie des sociétés européennes ».

J’ai pu le vérifier moi-même sur ce blog: la violence des attentats de novembre a conduit plusieurs amis à rejeter un discours de raison. Dans un billet réagissant à l’événement, on me reprochait de ne pas insulter les auteurs du massacre, et de suggérer une responsabilité collective plutôt que de condamner les kamikazes. Pourtant, comme l’illustre n’importe quel procès, qui a pour fonction d’examiner l’ensemble des déterminations d’un crime, l’un n’exclut pas l’autre. Il y a bien une échelle des causes, et nous savons depuis longtemps que s’en tenir aux plus immédiates ne suffit pas à comprendre une catastrophe. La profonde réflexion de Hannah Arendt sur le nazisme peut servir ici de guide pour surmonter le stade de la vengeance 1.

Le terrorisme jihadiste place nos sociétés devant des interrogations radicalement nouvelles. Les premières réactions aux attentats de novembre ont bien été celles de la plus totale incompréhension. Nous avons donc plus que jamais besoin des chercheurs et des spécialistes pour affronter ces nouveaux défis. Un travail considérable est mené en ce moment même, manifesté déjà par des colloques ou des publications, pour élaborer les stratégies dépassant le réflexe sécuritaire, qui ne pourra à lui seul constituer une réponse de long terme.

Il est donc parfaitement saugrenu, face à une situation aussi grave, de bouder les lumières de la science. Mais l’électoralisme ou la triangulation n’expliquent pas tout. Faut-il le rappeler, l’argument de la « culture de l’excuse » a été mis au point par des courants révisionnistes pour réfuter la critique du colonialisme et délivrer l’Occident de ce pesant fardeau. Derrière le refus des causalités se cache bel et bien un déni de responsabilité.

Réduire la recherche d’explications à la culture de l’excuse vise-t-elle à glisser sous le tapis les insuffisances de l’exécutif? Après le crime de masse du 13 novembre, démonstration sanglante de la vanité des mesures prises depuis Charlie, il ne restait au gouvernement que l’escalade sécuritaire et la gesticulation constitutionnelle pour faire oublier qu’il n’a pas su protéger les Français. Le négationnisme de la raison a donc bien une cause. Ce qui ne constitue en aucun cas une excuse.

André Gunthert, in L'Image Sociale

 

  1.  Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, trad. de l’anglais par A. Guérin, Paris, Gallimard, 1966.