Erdogan, la CIA et les Loups gris : le clair-obscur ottoman

Erdogan, la CIA et les Loups gris : le clair-obscur ottoman

Avec leur idéologie fanatique « pan-turque », la CIA a, plus récemment, mis à profit les Loups Gris dans les endroits les plus reculés de leur « Empire turc ». Ces dernières années, le Parti des Loups Gris du Turkestan Oriental a émergé dans la province occidentale de la Chine du Xinjiang, soi-disant en soutien à la minorité ethnique turcophone des Ouïghours, dont certains ont apparemment été encouragés à embrasser le « djihad ». Le 1er mars 2014, huit de ces Ouïghours ont massacré 33 personnes à coups de hache dans une gare de la ville de Kunming au sud de la Chine. Les coupables furent retrouvés avec un drapeau du Turkestan oriental peint à la main et ont déclaré qu'ils voulaient partir à l'étranger pour s'engager dans le djihad mais qu'en l'absence de papiers pour quitter la Chine, ils avaient décidé à la place de se livrer à une tuerie dans le pays. 

Alparslan Celik (au centre avec un béret bleu) — « Loup Gris »

Alparslan Celik (au centre avec un béret bleu) — « Loup Gris »

Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui sur la scène géopolitique mondiale, il vous faut comprendre ce qui s'est déroulé sur cette même scène ces 100 dernières années, car rien n'a vraiment changé. 

L'Empire étasunien est la seule (et la « plus grande ») superpuissance mondiale depuis au moins la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dès que l'Empire put atteindre cette position, il fut déterminé à la conserver. La Russie était censée avoir été détruite en conséquence de la guerre de 39-45, mais l'ingéniosité et la robustesse russes, ainsi que le surprenant côté indépendant de Staline, obligèrent l'Empire à accepter une division du monde entre « Orient » et « Occident ». Toutefois, aussitôt que les lignes furent tracées, l'Empire envoya ses agents pour poursuivre et achever le processus de conquête mondiale. 

Hormis les quelques incursions militaires étasuniennes déclarées (Corée, Vietnam, l'étrange combat inégal en Amérique latine), l'Empire s'est principalement appuyé sur des opérations secrètes pour étendre son contrôle. En Europe de l'Ouest — une pièce prisée sur le « grand échiquier » — l'Empire étasunien a établi des réseaux « dormants » constitués de groupes paramilitaires de divers milieux épousant les idéologies fascistes de droite. La raison au « minage » de l'Europe avec des caches d'armes et des barjos entraînés au sabotage et au désordre sanglant, était que dans l'éventualité d'une invasion et d'une occupation soviétiques de l'Europe, les « opposants de la résistance » formeraient la ligne de front de l'Ouest dans la guerre à venir avec les Soviétiques. 

Ces groupes furent créés et financés dans le cadre de la Doctrine Truman qui promettait de « soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d'asservissement par des minorités armées ou des pressions venues de l'extérieur ». Bien entendu, il n'y eut jamais d'invasion soviétique en vue et donc ce « soutien » prit la forme d'un financement, d'une formation et d'un armement de groupes minoritaires de la part de la CIA, groupes qui usèrent d'une extrême violence pour « corriger » toute dérive européenne politique ou sociale vers la « gauche », ou tout ce qui était contraire aux intérêts de l'Empire. Lors de leur temps libre, nombre de ces groupes s'adonnèrent au trafic d'armes — et de drogues — et autres rackets, dont la plupart sous le contrôle de la CIA et d'autres services de renseignements occidentaux. 

Cet aspect de la Doctrine Truman fut le début, pour de bon, de la politique étrangère secrète de l'État de Sécurité Nationale étasunien, qui a représenté l'essentiel de la politique étrangère des États-Unis au cours de ces 70 dernières années. Non seulement la plupart des détails de cette politique étrangère ont été dissimulés au peuple américain, mais aussi à la majorité de ses politiciens. En décembre 1947, la directive 4A du Conseil de Sécurité Nationale des États-Unis (NSC) a « secrètement autorisé la CIA à mener ces programmes officiellement inexistants et à les gérer » de manière à ce que « le Congrès et le public soient retirés de tout débat quant à l'entreprise éventuelle d'une guerre psychologique à l'étranger ». 

Oui, la Guerre Froide a pris fin en 1991, mais pas la volonté hégémonique de « contenir » la Russie (et la Chine). Avec la chute du Mur de Berlin et la Russie « rejoignant la communauté des nations civilisées », la paix dans le monde menaçait d'être déclarée. Coïncidence (ou non), cette même année, l'Opération Gladio reçut une certaine attention publique lorsque plusieurs enquêtes parlementaires en Europe occidentale confirmèrent son existence, menaçant de couverture médiatique généralisée l'ensemble de la sordide arnaque, mais celle-ci fut rapidement enterrée par la première invasion étasunienne de l'Irak. Plutôt que d'être démantelés car leur raison d'être était devenue obsolète, les réseaux Gladio passèrent à la vitesse supérieure dans les années 1990. 

Un « complot communiste visant à s'emparer du monde » ne pouvait plus servir de bélier idéologique pour séparer l'Europe de la Russie (et justifier l'expansion impériale étasunienne sur toute la planète), aussi une nouvelle « anti-idéologie » fut nécessaire. Jusque là, les services secrets occidentaux avaient entraîné les groupes paramilitaires à se parer de « couleurs gauchistes » et à mener des activités subversives — attentats à la bombe, assassinats, élections dérangeantes — afin d'influencer l'opinion publique en faveur de partis et de gouvernements anticommunistes (en particulier anti-russes), nationalistes, sécuritaires, dans la ligne de Washington. 

Avec le temps, ils étendront et développeront le projet réussi des moudjahidines des années 1980 en Afghanistan pour recruter, entraîner, armer et financer des paramilitaires en « tenue de djihad » puis les conduire à commettre (ou être associés à) des atrocités terroristes menées sous le drapeau noir du « Djihad mondial », plutôt que sous le drapeau rouge du Communisme russe. Là où la première version était d'étendue limitée car le « communisme » concernait de moins en moins de pays, Gladio 2.0repoussa les limites car l'Islam est présent, et peut s'étendre à, une zone géographique bien plus importante ; zone géographique comprenant la Russie et d'anciennes républiques soviétiques au centre de l'« Ile Monde ». 

La Turquie : filiale en propriété exclusive de la CIA depuis 1945
 

C'est la Turquie, membre de l'OTAN, qui illustre le mieux la transition sans à-coup de Gladio à Gladio 2.0. Dans ce nouveau « jeu » des renseignements occidentaux, la Turquie a l'avantage sur les autres membres de l'OTAN car elle possède une importante population musulmane et qu'elle est stratégiquement située pour contenir l'accès et l'influence de la Russie en Méditerranée et au Moyen-Orient. La branche turque des opérations Gladio secrètes de la CIA naquit le 27 septembre 1952 lorsque le STK (Seferberlik Taktik Kurulu — Groupe de Mobilisation Tactique — une division des opérations spéciales de l'armée turque) fut créé avec le consentement du Brigadier Général Daniş Karabelen du Conseil Suprême de la Défense Nationale de Turquie. Karabelen était l'un des seize soldats (dont Alparslan Türkeş) envoyés aux États-Unis en 1948 pour un entraînement aux techniques de guerre spéciales (assassinats, attentats à la bombe, etc.) lors duquel plusieurs furent directement recrutés par la CIA. 

En 1965, ces mêmes hommes formèrent le noyau de la Section de la Guerre Spéciale qui remplaça le STK. Durant les années 1970, cette section fut dirigée par le Général Kemal Yamak. Dans ses mémoires, Yamak a déclaré que les États-Unis avaient mis de côté environ 1 million de dollars pour les armes du groupe. Cette organisation de la CIA au sein de la Turquie était effectivement un gouvernement parallèle ou un « État profond » et ce ne fut que lorsque Yamak demanda plus d'argent au Premier ministre de l'époque Bülent Ecevit que ce dernier prit connaissance de l'existence de l'opération. Ne voulant pas révéler à ses collègues ministres que la Turquie n'avait pas réellement de souveraineté, Ecevit suggéra que l'organisation cherche le soutien de l'Europe. Aussi, Yamak contacta les généraux du Royaume-Uni et de la France, desquels il reçut une réponse positive. 

En 1992, cette Section de la Guerre Spéciale fut rebaptisée « Ordre des Forces Spéciales » bien que jusqu'à ce jour elle soit demeurée largement contrôlée par la CIA. 

Simultanément à cette subversion totale de la hiérarchie militaire turque, la CIA se mit également à financer le service de renseignements civil turc — l' « Organisation du Renseignement National », dans lequel elle maintint un cadre de taupes, comme l'admit en 1977 son ancien directeur adjoint — et recrue de la CIA — Sabahattin Savasman. 

Le signe des loups gris. Immanquable.

Le signe des loups gris. Immanquable.

Ayant infiltré les services de renseignements turcs civils et militaires, la CIA a ensuite cherché à coopter également la vie civile et politique de la Turquie. Dans les années 1960, sous la direction des États-Unis, un des seize soldats sus mentionnés, Alparslan Turkes, instaura les Associations de lutte contre le Communisme « civiles » et fonda le Parti d'action nationaliste(MHP). Ce parti embrassa une idéologie fanatique pan-turque qui appelait à la récupération de larges zones de l'Union soviétique sous le drapeau d'un Empire turc ressuscité. Bien évidemment, cette idéologie correspondait parfaitement à l'idéologie de « guerre froide » étasunienne visant à attaquer l'Union soviétique, et la CIA était clairement intéressée par sa promotion, bien que sa tâche fut relativement difficile étant donné que Turkes et ses acolytes avaient aussi été des partisans d'Hitler enthousiastes lors de la Seconde Guerre mondiale, lui qui avait aussi tenté de saper l'unité soviétique sous le drapeau du pan-turquisme. 

La branche paramilitaire du MHP (aujourd'hui le troisième parti politique le plus important en Turquie) s'appelait les « Loups gris ». Dans les années 1960, Turkes établit plus de 100 camps à travers la Turquie où des agents de la CIA, dont un ancien nazi SS, donnaient à ses membres un entraînement idéologique et paramilitaire. Ce système était analogue aux centaines de « madrasas » établies avec l'argent de la CIA pour la formation d'extrémistes djihadistes en Afghanistan et ailleurs. Souvent sous couvert d'organismes « culturels » ou « sportifs », Les Loups Gris perpétrèrent en Turquie des fusillades et des attentats à la bombe contre des gauchistes, des libéraux, des journalistes, des juges, des Kurdes et quiconque d'autre était considéré comme une menace au contrôle étasunien sur la Turquie. Plus de 6 000 personnes furent tuées. 

Œuvrant avec l'Organisation du Renseignement National contrôlée par la CIA, les Loups Gris furent aussi impliqués dans plusieurs coups d'État en Turquie et au moins une tentative à l'étranger en Azerbaïdjan en 1995. Ce fut immédiatement après ce coup d'État que l'Azerbaïdjan « s'ouvrit » au capital occidental et, selon les propos du journaliste d'investigation Greg Palast, devint la « République de BP » (British Petroleum). Les Loups Gris combattirent également contre les soldats russes en tant que forces agissant pour le compte de l'OTAN dans les deux guerres tchétchènes, et 15 000 Loups Gris se battirent au côté de l'Azerbaïdjan dans la guerre du Haut-Karabakh (1988-94) contre l'Arménie (une autre guerre par procuration étasunienne destinée à provoquer la Russie). 

Avec leur idéologie fanatique « pan-turque », la CIA a, plus récemment, mis à profit les Loups Gris dans les endroits les plus reculés de leur « Empire turc ». Ces dernières années, le Parti des Loups Gris du Turkestan Oriental a émergé dans la province occidentale de la Chine du Xinjiang, soi-disant en soutien à la minorité ethnique turcophone des Ouïghours, dont certains ont apparemment été encouragés à embrasser le « djihad ». Le 1er mars 2014, huit de ces Ouïghours ont massacré 33 personnes à coups de hache dans une gare de la ville de Kunming au sud de la Chine. Les coupables furent retrouvés avec un drapeau du Turkestan oriental peint à la main et ont déclaré qu'ils voulaient partir à l'étranger pour s'engager dans le djihad mais qu'en l'absence de papiers pour quitter la Chine, ils avaient décidé à la place de se livrer à une tuerie dans le pays. 

Le drapeau (projeté) du Turkestan oriental, c'est à dire le Xinjiang chinois, habité par la minorité ethnique turcophone des Ouïghours.

Le drapeau (projeté) du Turkestan oriental, c'est à dire le Xinjiang chinois, habité par la minorité ethnique turcophone des Ouïghours.

En juillet de cette année, le gouvernement thaïlandais a arrêté plus de 100 Ouïghours en route pour mener un glorieux « CIA-had » en Syrie (via la Turquie) et les a renvoyés en Chine. Le Département d'État des États-Unisa été très embêté — tellement embêté en fait qu'en août une bombe a explosé dans un sanctuaire à Bangkok, tuant 20 personnes, en majorité des touristes chinois. Le principal suspect a fui en Turquie. Un de ses complices a été arrêté en possession de 11 passeports turcs. On soupçonne désormais que les Loups Gris sont à l'origine de l'attentat en représailles contre l'expulsion en Chine par la Thaïlande de suspects terroristes ouïghours au lieu de les avoir laissés gagner la Turquie, puis la Syrie. 

Sur le front pacifiste humanitaire qui donne bonne conscience, le gouvernement étasunien a « mis le paquet » pour créer et soutenir financièrement (via la NED) le Congrès mondial des Ouïghours (en 2004), un outil politique (plutôt que militaire) destiné spécifiquement à faire pression sur le gouvernement chinois. 

Mais il est probable que les attentats de Kunming et de Bangkok ne soient qu'un léger avant-goût de ce qui est à venir. C'est pourquoi la Russie tente d'étouffer la bête dans son berceau en Syrie. Et c'est pourquoi la Russie a mené les plus grands exercices militaires depuis la Guerre Froide — 100 000 soldats sur 6 000 km au sud de la Russie — en septembre, quelques jours avant que Poutine ne se mette à bombarder les terroristes en Syrie, et simulant « une menace internationale venant d'Asie centrale ». 

Il existe des preuves solides d'une importante opération É.U./OTAN pour convoyer des combattants ouïghours chinois du Xinjiang à la Turquie, puis la Syrie, pour qu'ils reviennent ensuite mener le « djihad » en Chine occidentale. Selon Al Mayadeen, un service de presse satellite basé à Beyrouth, des villages abandonnés au nord de la Syrie ont récemment été repeuplés avec des familles ouïghoures musulmanes chinoises. Le reportage prétend que ces Ouïghours entrent dans le pays avec femmes et enfants pour se battre aux côtés du Front al-Nosra (anciennement connu sous le nom d'Al-Qaïda) et de l'EI/Daesh contre le gouvernement syrien. En plus de fournir un cadre d'opposants formés au combat à réexpédier en Chine, l'arrivée en masse de Ouïghours « turcs » au nord de la Syrie représente très probablement pour le gouvernement turc une tentative de peupler la région de « Turcs » avant de potentielles « négociations de paix » sur le probable futur morcellement de la Syrie. 

Armés de ces quelques éléments historiques, jetons un œil à l'image de l'individu apparu devant la caméra tout de suite après que le Su-24 russe ait été abattu, le même homme qui a prétendu que lui et ses amis avaient tiré sur le pilote russe et l'avaient tué et qu'ils étaient aussi responsables de l'attaque contre l'hélicoptère de sauvetage russe avec un missile antichar TOW fourni par les États-Unis qui a tué un autre soldat russe.

Son nom est Alparslan Celik ; il se tient devant le drapeau du « Turkestan oriental » et fait le salut caractéristique des Loups Gris. Il n'est pas syrien, ce n'est même pas un Turkmène syrien, c'est simplement un Turc, fils d'un ancien maire MHP d'une ville turque orientale. 

Joe Quinn