Jérôme Ferrari : Au-delà de la haine, rien !

Jérôme Ferrari : Au-delà de la haine, rien !

Il y a quelques jours, un ami très cher, quoique germano-libanais, me suggérait de me désolidariser de mes compatriotes amateurs de ratonnade en clamant à mon tour « Not in my name », comme l’avaient fait des Musulmans britanniques pour dénoncer Daesh en 2014. Bien entendu, il plaisantait et voulait simplement démontrer par l’absurde combien il est injuste d’exiger d’une communauté tout entière qu’elle réponde des actes d’une infime minorité de ses membres.

Le malheur est que j’en avais eu le désir avant même de recevoir son message, et le plus sérieusement du monde. C’était un désir vague mais tenace – même si je n’avais pas encore écrit « Micca à me nomu » sur une pancarte. Je m’en réjouis. Car avant de céder à l’appel des désirs, il est prudent de se demander ce que révèle leur existence même.

Ce qui se trouve ici révélé est assez limpide : nous sommes pris au piège d’une injonction venue du Continent qui nous somme de réagir. Ne pas y répondre, c’est confirmer que nous sommes un peuple raciste ; y répondre, c’est avouer que nous avons des raisons de nous sentir coupables – et il est assez remarquable que ce problème soit, au moins formellement, très similaire à celui qui se pose aux Musulmans depuis les attentats de janvier. Notre parole publique est piégée parce que nous ne sommes pas maîtres de l’interprétation qui en sera faite sur le Continent et que cette interprétation nous importe par-dessus tout.

Nous sommes obsédés par notre image – et le préfet lui-même déplorait que les événements des jardins de l’Empereur aient donné une image désastreuse de la Corse. S’il n’a que cela à déplorer, je le félicite et je l’envie. Il me semblait que les événements étaient suffisamment déplorables par eux-mêmes, indépendamment de leurs effets fâcheux sur notre sacro-sainte image. Pourtant, au matin du 26 décembre, j’ai ressenti moi aussi une terrible honte collective. Je le regrette. Car la honte, pas plus que la responsabilité, ne saurait être collective et je ne veux pas faire ce cadeau à Monsieur Barbier et à ses semblables, qui ne méritent que notre mépris. Le débat que nous devons mener n’a pas à se dérouler sous les yeux de certains éditorialistes du Continent, personne n’a à jouer le rôle du Corse ou de l’Arabe de service dans les médias, nous n’avons pas à leur offrir des réactions dans lesquelles ils ne trouveront de toutes façons que la confirmation de leurs préjugés invincibles. Si le sujet les intéresse, il leur suffit de venir ici mener une enquête, ce qui leur donnera, pour une fois, l’occasion de faire un travail de journaliste. Leur détestation nous est acquise une fois pour toutes.

Qu’elle ne nous interdise donc pas de mesurer la gravité de ce qui s’est passé aux jardins de l’empereur. Les mouvements de foule sont toujours ignobles. Le spectacle de la jubilation grégaire est en soi répugnant. Apparemment, si j’en crois les vidéos, rien n’est plus délectable que de se laisser aller en groupe à une pulsion de lynchage qu’on voudrait faire passer pour une soif de justice. Mais où est la justice ? Que l’intolérable agression des pompiers mérite une punition sévère, voilà qui est évident ; mais par quel miracle aberrant cette punition pourrait-elle consister à s’en prendre à une communauté tout entière en terrorisant des familles innocentes ? Hélas, je crains que les courageux manifestants ne se soucient pas le moins du monde des pompiers. Ils ont simplement saisi l’occasion qui leur était offerte de laisser libre cours à la haine qui, depuis des mois, parcourt les réseaux sociaux et qui demeure, dans toute sa pureté, le fait originel.

Cette haine était déjà visible dans l’affaire de Prunelli di Fiumorbu qu’aucune agression n’avait précédée. Le slogan « Arabi fora » a, au moins, le mérite de la clarté. Au-delà de la haine, il n’y a rien qu’un vide abyssal. Toute la rhétorique identitaire, les références aux particularités de la Corse et à ses racines chrétiennes et les protestations d’apolitisme, tous les éléments de langage visant à masquer ce vide ne sont que des foutaises. Evidemment, dans un pays où le patron du Medef peut prétendre sans déclencher l’hilarité de ses interlocuteurs que son organisation est apolitique, on ne s’étonnera pas que des mouvements racistes puissent faire de même.

Mais chacun conviendra, je pense, qu’organiser une ratonnade le jour de Noël témoigne d’une conception pour le moins originale de l’esprit évangélique. Quant au particularisme corse, si c’est en cela qu’il consiste, alors il nous faut admettre que nous sommes définitivement intégrés : en Allemagne, en Hongrie, dans toute l’Europe, pullulent des clones de nos manifestants et, en France même, leurs frères du Front National jubilent de se reconnaître dans le miroir qui leur est tendu depuis Ajaccio. Leurs discours sont rigoureusement interchangeables, les termes mêmes qu’ils utilisent pour disqualifier leurs adversaires sont identiques. La position que je défends ici fait donc de moi – je le pressens et je vais l’écrire moi-même pour leur épargner la peine de le faire – un « bobo », un « islamo-gauchiste », adepte de la « bien-pensance » et du « mondialisme » doublé, seule concession faite à la couleur locale, d’un « Gaulois ».

Quand le langage se met à puer aussi fort, cela signifie qu’il est mort. Il se réduit à une série de catégories vides qu’aucune vie de la pensée ne vient plus irriguer et, inévitablement, il dégage une odeur intolérable qu’il faudra supporter encore longtemps. Quand les mots se transforment en slogans et perdent leur sens, toute discussion devient impossible, le champ du désaccord raisonnable disparaît et, avec lui, la perspective même d’une action politique.

Car c’est sur le terrain politique que cette situation pose les problèmes les plus redoutables. Du côté des services de l’Etat, je me doute qu’elle a dû être très difficile à gérer mais je ne peux m’empêcher de souligner que le préfet a fait passer un bien curieux message. En plein état d’urgence, alors qu’on peut être assigné à résidence pour ses convictions écologistes ou une fréquentation un peu trop assidue de la mosquée, on ne risque apparemment rien à partir en bande à la chasse à l’Arabe.

Je ne dois pas bien comprendre ce qu’est un « trouble à l’ordre public ». Je suis en revanche certain qu’un tel sens des priorités ne manquera pas d’avoir des effets apaisants et de rassurer tout le monde sur l’idée que l’Etat se fait de la justice. De leur côté, les nouveaux élus nationalistes sont confrontés à la récupération d’une partie de leur discours par des groupuscules manifestement racistes. Je leur souhaite bien du courage pour y parvenir, mais j’espère de tout coeur qu’ils continueront à tout faire pour s’en démarquer. Rien ne m’incite à l’optimisme. Toute action me semble vouée à l’échec. Je me trompe peut-être. Ecrire cette chronique, en tout cas, ne sert sûrement à rien. Mais il est des circonstances dans lesquelles la question de l’utilité de ce que l’on fait devient indécente.

Tribune libre : par Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012. Extrait du Settimana, supplément de votre Corse-Matin du 31 décembre 2015