50 ans après le film de Chris Marker, le mystère de Koumiko s'épaissit encore

50 ans après le film de Chris Marker, le mystère de Koumiko s'épaissit encore

Koumiko, poétesse dont l’identité s’est constituée à l’origine par l’exil de la Mandchourie de son enfance vers le Japon, cette femme qui a toujours rejeté le formatage, les règles et la bienséance, perd la tête. À 77 ans avec sa mémoire qui s’évapore, Koumiko se retrouve progressivement exilée d’elle-même, égarée dans sa propre tête.

L’oubli s’étend à la littérature puis au cinéma, la pensée et la mémoire de Koumiko se volatilisent, les souvenirs et les goûts de sa mère sont remplacés par d’autres absurdes et inattendus, comme cet appétit immodéré pour les chips, les cacahuètes ou les frites.

 «Elle a comme un don à l’envers maintenant pour dégoter ce qu’il y a de plus mauvais. Là, je la reconnais quand même, dans cet excès, cette démesure.»

Le livre s’ouvre sur la chute de Koumiko, et son transfert inévitable à l’hôpital. Pendant son absence, sa fille se réfugie dans l’appartement de sa mère, rue Ganneron, tranquille et cachée comme à l’intérieur d’une matrice chaotique et rassurante. Seule ou par moments avec sa sœur Zoé, elles sont toutes les deux parfaitement à leur place dans cet appartement envahi par une prolifération de rebuts, décor naturel de vie de Koumiko. Elles éprouvent la nécessité d’y passer du temps en l’absence de leur mère, au milieu des collections de lames de rasoir rouillées, de vieux tickets de métro et de cinéma, de croûtons de pain dans des emballages de biscuits recyclés, capharnaüm évocateur du déclin mais aussi du rejet des conventions à la manière du Merzbau de Kurt Schwitters.

La grandeur et la singularité de cette femme, qu’on peut admirer dans le film de 1965 de Chris Marker, «Le mystère Koumiko», restent inentamées malgré la mémoire qui reflue et les dégâts de l’âge ; on peut en lire le reflet dans l’amour que sa fille lui porte.

«Je passe une après-midi à chercher son dentier. Je finis par le retrouver dans une assiette sous un tas d’épluchures. Dix jours après, elle le perd à nouveau. On cherche sans succès, elle a dû le jeter. Finalement, elle sort sans. Elle a l’air d’avoir cent dix ans, ça me fout en l’air. En même temps, je suis impressionnée. Elle qui est si belle et qui a l’air encore tellement jeune avec son dentier, elle n’a pas peur de la métamorphose, parce qu’elle reste au-dessus de tout. C’est une reine, elle a ça dans le sang.» 

 

® Chris Marker, Le mystère Koumiko

® Chris Marker, Le mystère Koumiko

Même si tous les souvenirs s’enfuient, la poésie reste intacte dans les paroles de Koumiko, noyau indestructible de la poétesse, que la narratrice portée par l’urgence couche sur le papier.

«C’est tellement beau tout ce qu’elle raconte. J’ai le cœur qui bat, je veux pas en perdre une miette. Parfois, je me mets à mon ordi et je transcris en direct.»

Détachée de ses souvenirs et de son existence antérieure, Koumiko erre dans les rues et dans les chemins de sa mémoire. Les images qui restent intactes sont celles de l’exil et de l’arrachement premier, celles de la Mandchourie.

«Partout, elle cherche le ciel. Partout, elle compare le ciel à celui de la Mandchourie où elle est née et où elle a vécu heureuse jusqu’à dix ans. Mais les Japonais ont perdu la guerre et ils ont dû partir. Elle l’a écrit et réécrit. C’est la seule chose qui la passionne, la seule histoire au monde, Harbin et son ciel grand ouvert, Halluciner Harbin, en parler encore et encore.»

Publié en avril 2016 aux éditions Rue des Promenades, le quatrième livre d’Anna Dubosc est un exercice d’amour et d’admiration empreint de la dureté dont il faut se cuirasser pour affronter les épreuves véritables et empreint aussi de tendresse et d’humour comme le texte de Franz BarteltDepuis qu’elle est morte, elle va beaucoup mieux»). Au-delà de l’amour, Koumiko apparaît comme une tentative de réparation, pour recueillir par les mots cette mémoire qui s’enfuit, comme une transfusion de poésie et de mémoire de la tête d’une mère vers la plume d’une fille.

«Plus elle perd la tête, plus elle m’envahit. Plus elle m’envahit, plus j’écris.»

Ce qu’en dit très joliment Garoupe sur son blog est ici.

Anna Dubosc

Anna Dubosc

 Koumiko d'Anna Duboscéditions Rue des Promenades
Charybde7

L'acheter chez Charybde, ici