Soulèvements : pas révolution, mais en route pour … 

Mandaté par le Jeu de Paume pour faire une exposition thématique de son choix et d’avancer dans des recherches et des questionnements en cours depuis un certain temps, Georges Didi-Huberman a eu l’idée d’une anthropologie des images qui s’interrogeait sur ce que c’est qu’une émotion politique.

L’« ambition », avec des sujets pareils il vaut mieux être modeste, c’est un sujet d’autant plus important qu’il est collectif —, je dirais plutôt le souhait, ce serait que le spectateur, avant tout le spectateur ou la spectatrice jeune, éprouve de façon sensible, visuelle, que Goya ou Baudelaire ne sont pas si loin que ça de nos préoccupations historiques les plus brûlantes, et peuvent de ce fait parfaitement dialoguer avec des œuvres contemporaines.

Peut-on seulement représenter et exposer le soulèvement sans le dénaturer ou le « neutraliser » ?

G D-Huberman :
Mais si vous prononcez le mot « soulèvements », c’est la même chose ! En disant « soulèvements », vous ne vous soulevez pas fatalement. Est-ce à dire que le mot dénature la chose ? Oui et non. Oui parce que ce n’est qu’un mot et non l’acte qu’il désigne. Non, parce ce mot, s’il est pertinemment agencé dans une phrase ou un texte de politique, de philosophie ou de poésie, peut mettre au jour une vérité sur les soulèvements… C’est pareil avec les images et les œuvres d’art : d’un côté elles peuvent « dénaturer » ou « neutraliser », oui, comme vous dites, ou bien « esthétiser » comme on l’entend si souvent. Mais, d’un autre côté, il y a une chance pour que cette opération visuelle, sensible, révèle quelque chose qu’on n’avait pas vu avant, une vérité encore insoupçonnée, encore inintelligible. Je sais bien que les images sont le plus souvent des mensonges ou des illusions (Platon ne disait que ça), mais elles ont aussi la capacité de devenir un moyen aussi puissant que les mots pour manifester une pensée, exercer une critique voire délivrer un bout de vérité (ce qu’affirmait Aristote contre Platon).

Fabriquer une image, ce n’est pas illustrer un idée ou capter une réalité : mais bien agir sur la réalité et construire une idée.

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Vous repérez deux « moteurs » du soulèvement : la mémoire et le désir. Comment s’articulent-ils pour permettre l’action ?

G D-Huberman : J’ai d’abord voulu envisager les soulèvements comme des gestes. Des gestes, c’est en quelque sorte avant l’action elle-même. Mais c’est très important, la façon dont les corps mettent en geste leur énergie de soulèvement. Désir et mémoire ?... Oui, c’est cela. Se soulever procède du désir : on transgresse, on va vers quelque chose qui vous était interdit, on crée une nouvelle possibilité de vie, on va vers le futur. S’il n’y avait qu’une seule « thèse » dans cette exposition — et c’est ce qu’illustre bien la variété des époques et des médiums que l’on pourra y voir —, ce serait celle-ci : se soulever procède du désir, et le désir ne cesse jamais. Il est indestructible, comme a pu le dire Spinoza et comme Freud le reprendra très précisément. Il renaît de tout deuil. Ce que Freud précise, justement, c’est qu’on ne désire jamais sans qu’intervienne la mémoire : le désir des gens qui tiennent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, j’ai vu cela sur l'une de leurs banderoles, est en quelque sorte soutenu par la mémoire du Larzac, par exemple… Mais les exemples sont aussi nombreux que les possibles, car toute invention du futur passe par une reconfiguration — et non pas une table rase — de la mémoire.

Introduction à l'exposition par George Didi-Huberman :

Ce qui nous soulève ? Ce sont des forces : psychiques, corporelles, sociales. Par elles nous transformons l’immobilité en mouvement, l’accablement en énergie, la soumission en révolte, le renoncement en joie expansive. Les soulèvements adviennent comme des gestes : les bras se lèvent, les cœurs battent plus fort, les corps se déplient, les bouches se délient. Les soulèvements ne vont jamais sans des pensées, qui souvent deviennent des phrases : on réfléchit, on s’exprime, on discute, on chante, on griffonne un message, on compose une affiche, on distribue un tract, on écrit un ouvrage de résistance.

Ce sont aussi des formes grâce auxquelles tout cela va pouvoir apparaître, se rendre visible dans l’espace public. Ce sont donc des images, auxquelles cette exposition est consacrée. Images de tous temps, depuis Goya jusqu’à aujourd’hui, et de toutes natures : peintures, dessins ou sculptures, films ou photographies, vidéos, installations, documents... Elles dialogueront par-delà les différences d’époques. Elles seront présentées selon un récit où vont se succéder : des éléments déchainés, quand l’énergie du refus soulève l’espace tout entier ; des gestes intenses, quand les corps savent dire « non ! » ; des mots exclamés, quand la parole s’insoumet et porte plainte au tribunal de l’histoire ; des conflits embrasés, quand se dressent les barricades et que la violence devient inévitable ; enfin des désirs indestructibles, quand la puissance des soulèvements parvient à survivre au-delà de leur répression ou de leur disparition.

De toutes les façons, chaque fois qu’un mur se dresse, il y aura toujours des « soulevés » pour «faire le mur », c’est-à-dire pour traverser les frontières. Ne serait-ce qu’en imaginant. Comme si inventer des images contribuait — ici modestement, là puissamment — à réinventer nos espoirs politiques.

La figure du soulèvement sera déclinée à travers divers médiums : manuscrits d’écrivains, peintures, dessins, gravures, films et photographies. L'exposition s'articule autour de cinq grandes parties : éléments (déchaînés) ❙ gestes (intenses) ❙ mots (exclamés) ❙ conflits (embrasés) ❙ désirs (indestructibles).

-> extraits d'interview empruntés à Philosophie Magazine

Soulèvements, proposé par Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume -> 15/01/17
Jeu de Paume - place de la Concorde 75001 Paris
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