Les jeunes filles en uniforme de Jacqueline Devreux

Les jeunes filles en uniforme de Jacqueline Devreux

Repérées grâce à l'oeil pour l'étrange et le beau de nos ami.e.s de la revue Plateform, où elles figurent dans le dernier numéro (92, déjà), les Jeunes filles en uniforme de Jacqueline Devreux, photographe belge passée à la peinture (passée à ? on devrait peut-être dire "développée" à la peinture), nous attirent par leur érotisme à la fois frontal et dérobé. Qu'est-ce qui se cache là-dedans ?

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme"

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme"

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme" 

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme" 

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme" 

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme" 

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme" 

Jacqueline Devreux "Jeune fille en uniforme" 

Les jeunes filles en uniforme ou la déclinaison allégorique de la figure


Postées dans l’attente d’un regard, elles se donnent à voir avec cette frontalité dont l’œil érotique sait se délecter.

Singulièrement (dis)semblables, les jeunes filles en uniforme de Jacqueline Devreux, tout en s’inscrivant dans la lignée de je ma muse – son précédent recueil, composé d’autofictions picturales – assurent un certain décentrement de la démarche. À la mise en scène d’un Moi polysémique, la peintre substitue ici la rencontre avec l’Autre. Elle réitère de la sorte une tradition du portrait qui se compose d’un sujet dont l’artiste dispose. La thématique de la mascarade, symptomatique à l’œuvre, prend désormais corps dans l'altérité. Au gré d’un portrait photographique d’abord et d’une composition picturale enfin, la présence de la peintre ne manquera pourtant pas de resurgir sous un trait, un membre, un sein, un regard peut-être… car c’est la modélisation de la figure qui est ici centrale : la subjectivité de la jeune fille préalablement posée face à l’objectif s’efface progressivement pour se convertir en auxiliaire du devenir matière.

Œuvrant dans une préhension de l’image qui trouve son ancrage dans les spécificités photographiques et picturales, l’artiste fait dialoguer l’instantanéité d’une portion de réel capturée par le cliché et la temporalité étendue du tableau, une succession de moments rendue d’ailleurs palpable dans la superposition subtile des glacis. Il en résulte une mise en tension entre l’immédiateté des gestes du modèle et la successivité des gestes de la peintre qui passe de l'affirmation à l'effacement du coup de pinceau. Situé à la lisière de ces deux domaines, le procédé du montage – qui floute les frontières des différents éléments qu’il agence –, vient combler la distance. Autrefois rivales, photographie et peinture investies par l’artiste affirment ici leur complémentarité. L’image que le tableau offre au regard s’inscrit alors dans le registre d’une hétérogénéité étrangement homogène, d’une unité paradoxalement disparate. Elle atteste de relations tantôt résonnantes, tantôt dissonantes, venant aussitôt contrecarrer l’ancrage d’une signification univoque. Unies par la forme, les jeunes filles en uniforme s’inscrivent ainsi dans le registre de la contiguïté tout en marquant une série de ruptures inopinées.

Fondamentalement baroque en ce sens qu’elle participe de la dispersion des espaces et de la confusion des contextes, la peinture de Jacqueline Devreux se donne pour être ultra-réaliste : elle se situe pour cause au-delà de la réalité qu’elle donne à voir. Oscillant entre la présence mémorielle et l’oubli, la transparence de l’image et l’opacité de la surface, la fraîcheur naturelle de la jeune fille et l’inéluctable contrainte de l’uniforme, chaque tableau de la série émane d’un clivage et provoque un véritable choc poétique, un oxymore, en somme.

De l’ambivalence à l’ambiguïté, l’image nous invite sans doute à percevoir en filigranes de la jeune fille en uniforme la résurgence de l’allégorie, principe ancestral qui tend à la représentation d’une chose par une autre en conférant des attributs à celle-ci. Abordé à la lumière de la stratégie allégorique, le tableau dévoile alors la clarté d’un visage confortée par le col Claudine, la fermeté d’une poitrine rendue visible par la transparence d’une étoffe, l’étroitesse de la taille soulignée par la ceinture de la robe fleurie, la sensualité d’une cuisse parée d’une jarretière... de sorte que l’exergue de l’attribut provoque l’accentuation de la permutabilité du sujet. Si elle est méconnaissable, parfaitement anonyme, c’est que la jeune fille est rendue prétexte à la composition. La subordination de la forme à son sens est d’ailleurs explicitée par son titre, telle Vive Clarté d’une Surface qui affirme à la fois l’inaccessibilité de l’Autre et l’éloge quasi outrancier d’une beauté sublimée. Allégorisée, la jeune fille est faite autre, elle devient cet ἄλλον – en concordance avec la racine étymologique du terme – codifié dans la figure et invoquant sa déconstruction pour en saisir la signification. De l’attribut à l’uniforme, c’est d’une codification qu’il s’agit en somme et cette beauté juvénile se donne moins par ses indices naturels que par la résonance du mythe qui sommeille en cette jeune fille. Anonyme, indéfinie, la jeune fille s’impose au regard autant qu’elle s’y soumet ; elle met en forme avec puissance ce qui donne sa substance au pouvoir érotique : le plaisir scopique. Et si cette observatrice observée n’était autre que la peintre ?

Pauline Hatzigeorgiou, 2014