"Je les attendais ceux qui sauraient allier les antipodes", Marie Debray vous explique l'amour de PNL - Peace and Lovés

"Je les attendais ceux qui sauraient allier les antipodes", Marie Debray vous explique l'amour de PNL - Peace and Lovés

Je déteste les statements mais là, je vais en balancer grave. 

Pour être claire, pour parler aux gens. 

On dit et j’ai eu beaucoup de mal à le comprendre et aujourd’hui encore, je ne le comprends pas, mais c’est ce qu’on dit, ce que des gens sérieux ont analysé. Donc on dit que dans leur majorité, les hommes parlent moins, analysent moins leurs émotions et leurs ressentis. Et comme dit mon père, entre ressentir et l’exprimer, il y a toute une évolution nécessaire dans le cerveau. C’est complexe. Et encore il faut ressentir les choses. Bien souvent, ils n’expriment pas. Soit ils ne ressentent pas, soit ils n’ont pas conscience de ce qu’ils ressentent et quand certains ressentent, ils ne savent pas l’exprimer.

On sait aussi que ça s’apprend : plus on pratique l’identification des émotions, plus l’identification devient subtile, plus on identifie. C’est comme une pratique sportive. L’intelligence affective s’apprend, se pratique, se peaufine. C’est un travail et cela nécessite une capacité à traverser de la souffrance, ça s’appelle avoir du courage. De ne pas fuir, mais de rester face à l’adversaire qui sont les émotions qu’on n’a pas envie d’avoir, de vivre avec, d’en faire autre chose.

L’apprentissage de l’intelligence affective est un vrai chantier. C’est un challenge balèze. Le primaire des hommes dans une grande partie m’a toujours surprise, enfermés dans des idées fausses que la société véhicule depuis des milliers d’années comme “un garçon ne pleure pas”, “être amoureux est une faiblesse” etc. Et c’est faux. Mais, bon, ça continue. Certains font le travail, certains sortent du troupeau… Bien sûr ! 

L’apprentissage de l’intelligence affective commence par s’analyser soi, prendre conscience de ses émotions, de ses affections, de ses pensées qui nous surprennent, qui surgissent en nous, puis poser des mots, et ensuite communiquer ses mots. Et alors la notion d’altérité peut émerger. Genre “ce que je fais impacte les autres”, genre “les femmes ne sont pas des sacs à foutre.” 

La tendresse est la marque d’une évolution perfectionnée de la faculté humaine. Là aussi, c’est une pratique. 

Et c’est ainsi que j’en arrive à ce nouveau groupe de gosses d’une banlieue pourrie qui s’appelle PNL. 

PNL ça signifie “peace and lové”. Jolie ironie, non ? 

Lové, ça fait comme love à un accent près. En fait, ça signifie l’argent, ou plus exactement, l’argent en espèces en tan-gi.

Et oui, le pauvre, comment il fait pour gagner de l’argent quand le chômeur a remplacé le mineur… 

Quand le programme, ça a été : on va retirer le travail des gens, c’est chouette et, à la place, ils vont se tuer à se droguer avec la merde qu’ils vont s’acheter et se vendre. 

C’est vrai, y’a toujours ce mépris si répandu : “Oh les mecs de rap, ils font chier à ne parler que d’argent” Euh… oui ! Euh… 

C’est vrai, ces gueux veulent comme les autres. 

Et oui, quel homme de n’importe quelle classe à vingt ans n’a pas ce souci de réussir ? 

Peace and lové 

Juste Parfait. 

Pourquoi je m’intéresse à ces garçons qui ne sont qu’entre garçons et parlent des filles d’une façon radicalement dégueu ? Enfin, radicalement triste. 

Il n’y a aucune fille dans leur clip. Aucune ! Elles ne sont même pas des pétasses aux gros seins, elles ne sont pas là. 

Où sont-elles ? Que font-elles quand ceux-là font du rap ? 

Elles font du rap ? Non ! Où s’expriment-elles ? Où disent-elles la même chose de leur point de vue ? Où disent-elles que le nouveau dieu, c’est leur chatte ?  

Comme j’ai tellement souffert de ce décalage avec les garçons : pourquoi ils ne disent pas ? Pourquoi mentent-ils ? Pourquoi manipulent-ils ? Pourquoi sont-ils si réduits en expression, en vocabulaire dès qu’il s’agit de sensations, d’émotions, de ressentis, de sentiments ? Pourquoi sont-ils si pauvres affectivement ? 

J’écoute ces petits gars, bourrés de shit, entourés d’immeubles immondes dans ce dénuement qu’ils parviennent à transformer en poésie. 

Pourquoi je les écoute alors qu’ils sont “brutes” et “primaires” ? 

Parce que justement ils ne le sont pas

Parce qu’ils s’expriment puisqu’ils chantent des mots qu’ils ont écrit !

Ils font ce que la majorité des hommes ne font pas. 

Quand j’avais leur âge, j’étais avec un garçon de leur âge. Il avait fait science-po, il était tout à fait différent donc de ces gosses de banlieue. A sciences-po, on ne lui a pas appris à ressentir ces émotions, au contraire on lui a appris que passé ce cap, il aurait les clés pour appartenir à l'élite et que s’exprimer, oh non !! il avait le pouvoir sans avoir la nécessité d’exprimer ses sentiment. Et sa connasse irait avorter sans le déranger. Et y’aurait toujours une nana qui kifferait sa réussite et son porte-monnaie. Il n’a jamais exprimé le millième de ce que ces gosses expriment. Cherchez l’erreur. 

Eux, ils sont en train d’exprimer ce qu’ils ressentent. Ils savent ce qu’ils ressentent et ils savent mettre des mots dessus. 

Et ce sont eux, les primaires ? 

Ils expriment une nullité affective, ils baisent sans sentiment, ils n’ont d’amis que des garçons. La parfaite homophilie qui a dirigé la France pendant des millénaires qui s’appelle la féodalité. 

Mais qui a encouragé l’amour dans ce pays depuis des centaines d’années ? 

Qui ? 

Oui, ils mettent des mots, ils s’exposent, mine de rien. Ils y vont, entiers. 

Et pour un garçon, c’est d’une rareté extrême. 

C’est mal vu, ça ne fait pas homme. Comme si les hommes n’avaient pas de besoin affectif, comme si les hommes n’avaient pas besoin de tendresse. Mais comment peut-on croire une telle croyance ? 

On en est arrivé à une société qui pense que le porno satisfait la gente masculine ! Bah non, on sait à quel point ça tue l’humain. 

La manipulation est un mécanisme de défense, l’agressivité est une demande.

Regarde-les à la sortie de la prison. 

Je les ai vu qui sortaient de Fresnes. Fracassés et, comme des chiens agonisants, se torchant, la bouche sur le goulot de la bouteille de whisky, je les ai vus s’endormir dans le canapé. 

Ils sont comme PNL. 

Ils sont terrifiés par l’émotion, affolés par la tendresse. J’ai vu leur peur. On s’est battus avec les mains. On s’est foutus des claques. On s’est même tirés les cheveux. Pour arrêter la peur. Et j’ai vu leur regard se calmer. 

J’ai juste posé mon regard sur eux. J’ai juste posé ma main sur leurs épaules. 

Tellement la société a tué l’amour. 

C’est ces gars-là qui écoutent PNL. 

Chez PNL, il y a des choses que j’attendais depuis longtemps. 

Leur écriture : ils disent avec une simplicité qui est très difficile à atteindre. 

Surtout pour un garçon, surtout à 25 ans. 

Le souci du détail, l’humilité des petites choses, l’économie de moyens : parfaites. C’est affûté comme de la dentelle. 

Et je connais peu d’écrivains qui s’arrêtent juste à l’adjectif de trop.

PNL, ça, ils l’ont. 

Et ces détails, cette ascèse, ils l’enveloppent avec une douceur qu’on leur reproche ne pas avoir. 

Ils recouvrent les plaies de leurs mots de nappes électro qu’on se croirait dans un Spa indonésien. 

Lascive musique, rafales de syllabes : parfait cocktail Molotov.

Ils allient les extrêmes avec une classe que je connais chez peu de sciences-potards ! 

Eux, des hommes violents ? 

Écoute la succession des nappes, comme ça s’enroule, leurs voix qui se chevauchent. Les mecs qui, à vingt-cinq ans, sont capables d’enchevêtrer des sons comme ça, avec leurs paroles, je peux t’assurer qu’ils ont de l’évolution dans la capacité à reconnaître des subtilités et des affects. Je peux te dire que le coeur, ils l’ont, le rythme, ils l’ont, jusqu’à l’endurance. 

Ils ont une sensibilité de ouf. 

Sur leur violence aux femmes je vois de l’absence. 

L’absence de l’altérité. 

Du néant comme dans les rues. 

Je vois ce que cette société entière fabrique : le mépris total des émotions, la défiance à l’amour, cette croyance que l’amour rend faible alors que c’est l'arme parfaite contre l’oppresseur. La preuve, c’est leur fraternité qui fait qu’ils créent ensemble. 

On a inventé la conjugalité pour, trop bien souvent, tuer l’amour. 

Alors je comprends le mépris de ces mecs pour la conjugalité, la dépendance, le donnant-donnant étriqué, “je kiffe le mec qui a des tunes”, des histoires d’amour à deux francs qui nous bouffent toute notre énergie. 

PNL sort de nulle part. Ils sont les seuls maîtres de ce qu’ils produisent. PNL refuse de signer des majors. Pourvu que ça dure !  

Ils se sont fait connaitre par Youtube. Ils ont des millions de vues. 

Qui regarde ces mecs ? 

Des millions de mecs comme eux ? 

Il y a des millions de mecs qui adorent ces nappes hypnotiques ? 

Cette douceur balafrée de leurs cicatrices et de leurs béances. 

“On ne suicide pas, on préfère le braquage.”

Je les attendais ceux qui sauraient allier les antipodes, 

Planer comme l’aigle quand on est un vermisseau. 

Au milieu de la guerre, s’appeler Peace and Lové : juste parfait, les mecs. 

La montée sonore comme quand c’est bien fait l’amour, PNL le fait. 

ils savent te faire monter au septième ciel avec leurs langues et leurs beats

Je les attendais, je savais qu’ils venaient. 

Et comme cela serait déjà une révolution que les hommes savent ce qu’ils ressentent et l’exprimer comme ces deux gars. 

Et sans oublier qu’il y a un truc qui s’appelle la lutte des classes… 

PNL n’accepte aucun entretien. Ils ne parlent pas. 

Bah non, ils chantent.

Marie Debray


Écrivaine, Marie Debray anime des ateliers d’écriture auprès de publics divers : retraités, patients en hôpital psychiatrique, détenus, ex-détenus, amateurs de poésie, surdoués, passionnés d’écriture… Auteur du fracassant "Ma chatte, lettre à Booba" (2015), elle nous semble la personne qui parle le mieux - et de là où on l'attend le moins, du point de vue féminin - du rap français d'aujourd'hui, musique absolument essentielle à nos yeux pour comprendre et sentir émotionnellement dans quel monde on vit vraiment aujourd'hui (et qu'en plus, à titre personnel, et pour le plaisir, j'écoute le plus. CP) Vous pouvez retrouver ses textes sur son blog : Antipodienne