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De quoi la Deutsche Bank est-elle le nom ?

De quoi la Deutsche Bank est-elle le nom ?

Le géant allemand inquiète les marchés et le monde économique. Colosse au pieds d’argile, elle est cependant surtout le symptôme de choix économiques et des carences de la gestion de la crise depuis 2007

Les difficultés de Deutsche Bank donnent le vertige. Mais de quoi sont-elles le symptôme ? (Crédits : © Kai Pfaffenbach / Reuters)

Les difficultés de Deutsche Bank donnent le vertige. Mais de quoi sont-elles le symptôme ? (Crédits : © Kai Pfaffenbach / Reuters)

L’anecdote pourrait faire sourire si les temps étaient plus légers. Mardi 9 février, à Paris, lors du 48ème Conseil économique et financier franco-allemand, le ministre des Finances allemand Wolfgang Schäuble, qui vient de se dire « sans inquiétude » sur le sort de la Deutsche Bank, rejette à nouveau l’idée de la mise en place du « troisième pilier » de l’union bancaire, pour cause de manque de confiance dans les banques des pays du sud de l’Europe. « Il n’est pas possible d’avancer sur la solidarité si l’on n’a pas la stabilité des banques », proclame alors le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, sous les approbations du ministre français des Finances, Michel Sapin.

L’effondrement de Deutsche Bank

Au même moment, pourtant, l’action de la première banque allemande plonge pour atteindre son plus bas niveau historique. C’est donc peu dire si le marché est en désaccord profond avec le ministre allemand. Ce jeudi, alors que le titre de l’établissement de Francfort a repris sa glissade, après une hausse de 14 % mercredi, le CDS (titres d’assurances contre le défaut) de Deutsche Bank évaluait à près de 20 % le risque d’une faillite dans les 5 ans. Un niveau digne des établissements les moins recommandables du sud de l’Europe.

La « culture de la stabilité »

Il y a, dans ce paradoxe, toute l’ambiguïté du rapport allemand à l’Europe. D’un côté, la volonté affichée de transmettre à l’ensemble de la zone euro, la Stabilitätskultur, la « culture de stabilité » dont la presse conservatrice d’outre-Rhin ne cesse de regretter l’absence au sud du continent. Et de l’autre, cette culture a précisément donné naissance à des monstres financiers qui, régulièrement, mettent en péril régulièrement l’économie européenne. Car Deutsche Bank n’est pas un cas isolé : le secteur financier allemand – et européen qui dépend aussi de cet excédent – est un colosse aux pieds d’argile, et ce fait est en grande partie le fruit du modèle économique allemand dit de « stabilité. »

Qu’est-ce donc que cette « culture de la stabilité » ? Elle repose principalement sur une inflation contenue, clé pour une croissance réduite des salaires. Ceci induit une demande intérieure faible et une amélioration de la compétitivité externe qui favorise la croissance des exportations. Autrement dit, la « culture de stabilité » se traduit dans les faits par une explosion des excédents commerciaux et des excédents courants. Car tout réemploi de ces excédents dans la demande intérieure risque de stimuler la demande intérieure, donc l’inflation. Ce modèle génère donc mécaniquement des excédents considérables. Aussi peut-on constater que l’application de ce modèle à la zone euro a conduit cette dernière à augmenter de 10 milliards d’euros l’excédent courant de l’union monétaire qui atteint désormais 3 % de son PIB.

L’emploi de l’excédent allemand

Le problème réside alors dans le réemploi de cet excédent. Traditionnellement, les banques mutualistes et les caisses d’épargne locales, utilisaient l’essentiel de ces revenus des exportations devenus dépôts pour financer le développement du Mittelstand, ces PME exportatrices qui forment le fer de lance de l’industrie allemande, et l’économie locale. Le reste servait souvent à financer les participations croisées de l’industrie et de la finance (un système connu sous le nom de Deutschland AG, « Allemagne SA »). Mais dans les années 1990, ce modèle s’épuise avec la mondialisation. Avec les réformes Schröder et le ralentissement de l’investissement public, les excédents allemands (l’excédent des comptes courants de l’Allemagne dépasse 8 % du PIB) se sont encore élargis. L’investissement dans les activités servant la demande intérieure est devenu moins rentable, tandis que l’amélioration de la compétitivité coût rendait l’investissement dans les produits servant la demande externe moins urgent. Que faire alors de ces excédents ?

Les promesses de Deutsche Bank

La réponse est devenue simple : au début des années 2000, la dérégulation et la mondialisation financières offraient des opportunités immenses. Et les banques d’affaires allemandes, à commencer par la Deutsche Bank, proposaient des rendements alléchants. Le patron de cette banque de 2006 à 2012, le suisse Josef Ackermann promet des rendements de 25 % (ce qui lui vaudra en 2011 le titre de « banquier le plus dangereux du monde » de la part de l’ancien chef économiste du FMI Simon Johnson). Ses concurrents, Commerzbank et Dresdner Bank rivalisent pour offrir des rendements à deux chiffres. Les banques régionales, les Landesbanken, ne sont pas en reste, d’autant qu’elles bénéficient de leurs liens avec les autorités locales et les caisses d’épargne. Dans ces conditions, pourquoi irait-on investir sur des projets de long terme en Allemagne avec des rendements faibles et incertains ?

Pour remplir leurs engagements, les banques allemandes investissent à tout va dans ce qui rapporte le plus. Et qui, donc, est le plus risqué. Les subprimes aux Etats-Unis, bien sûr, mais aussi l’immobilier irlandais et espagnol ou la dette publique grecque. Les milliards des excédents allemands viennent alimenter des bulles qui explosent les unes après les autres entre 2007 et 2010. Parfois, on n’hésite pas à franchir certaines limites. Deutsche Bank, là encore, est en première ligne, comme les nombreux scandales, du Libor au financement illicite des pays sous embargo étasunien dans lesquels elle a été condamnée, l’a montré.

Les banques allemandes, parmi les plus exposées après 2008

Lorsque la crise financière survient, le secteur financier allemand est clairement un des plus exposés. Et ce n’est pas un hasard. L’Etat fédéral doit oublier ses principes (qu’au besoin il a pourtant utilisé lorsque cela l’arrangeait dans les autres pays de la zone euro) : il vient au secours des banques. Commerzbank et Dresdner Bank fusionnent en janvier 2009 grâce au renflouement de Berlin qui prend 25 % du capital de la nouvelle entité. En juin 2009, la banque Hypo Real Estate, de taille équivalente à Lehman Brothers, est nationalisée – une première en Allemagne depuis 1932 – en urgence, après l’expropriation manu militari de ses actionnaires privés, et démantelée. Parallèlement, les banques régionales allemandes sont renflouées par les Länder, à coup de dizaines de milliards d’euros, tandis que WestLB, trop mal en point, sera démantelée aux frais de l’Etat fédéral. En tout, plus de 200 milliards d’euros de garanties sur les actifs « toxiques » ont été émises par l’Etat fédéral via son fonds, la SoFFin.

Deutsche Bank sauvée ?

Ce sauvetage a permis de réduire la facture de la crise pour la Deutsche Bank, qui n’a pas fait appel directement à l’Etat. D’autant que, fortement exposée aux dettes périphériques, elle a bénéficié de l’appui du gouvernement allemand et de la BCE qui ont tout fait pour éviter une restructuration de la dette irlandaise, et ont repoussé suffisamment celle de la dette grecque pour que la Deutsche Bank puisse vendre ses titres (en grande partie, du reste, à la BCE, dans le cadre du programme appelé SMP en 2010-2011). Dernier élément : en 2009, l’Etat fédéral offre à la Deutsche Bank la filiale bancaire de la poste allemande, la Postbank pour un prix très raisonnable. Une façon de récupérer du cash en pleine crise pour le géant bancaire qui va cependant tant malmener cette filiale qu’elle va devoir en déprécier de moitié la valeur. Ainsi, la Deutsche Bank a été maintenue en activité, alors même que les excédents allemands continuaient à progresser.

Aveuglement des autorités

La Deutsche Bank a donc été indirectement sauvée par les Etats de la zone euro. Elle est donc restée cette immense machine à recycler les excédents allemands. Certes, sur les marchés, tout le monde sait depuis longtemps qu’il existe un problème Deutsche Bank. D’autant que l’établissement a été rattrapé par la justice pour ses activités indélicates et a dû provisionner 5,2 milliards d’euros pour ses futures pénalités, mais uniquement sur ce qui est connu. Mais tout le monde a feint de l’ignorer. La banque a donc passé sans difficulté les différents stress tests et autres revues de la qualité des actifs, dont on rappellera cependant que les ratios sont calculés sur des risques « pondérés » et non sur des montants réels. Une bonne façon, donc, de fermer les yeux en se donnant bonne conscience. La responsabilité de la crise de cette banque francfortoise aujourd’hui n’est donc pas que celle de ses dirigeants actuels, mais aussi de ceux du passé et des responsables politiques allemands et européens. Bref, Wolfgang Schäuble, ministre des Finances depuis 2009, sait fort bien que Deutsche Bank est une menace pour la « stabilité », sans doute autant que les banques italiennes.

Le risque de spirale

Tenue artificiellement hors de l’eau, Deutsche Bank voit sa situation se compliquer cependant de plus en plus, notamment avec ses problèmes judiciaires. La réaction de l’établissement a été récemment, comme le souligne dans une analyse récente la journaliste de Forbes Frances Coppola, de prendre davantage de risques pour renforcer la rentabilité de ses divisions les plus rentables. Or, plus de risque signifie plus de besoins en capitaux, mais plus de risque signifie aussi plus de méfiance des investisseurs. Deutsche Bank semble donc piégée. Il est bien difficile de croire qu’elle est « solide comme un roc » comme le prétend John Cryan, un de ses co-présidents. En effet, avec 220 milliards d’euros de réserves, un accès au marché désormais compromis et un bilan de 1.626 milliards d’euros, la banque allemande pourrait être contrainte de convertir en avril ses fameuses « Coco » (obligations convertibles) en actions dévalorisées. Ce serait alors la réalisation des craintes du marché : la perte complète de crédibilité de la banque.

Quelle crise ?

Aujourd’hui, la Deutsche Bank fait trembler les marchés. Elle a le potentiel d’être un nouveau Lehman Brothers à l’européenne. Mais il ne fait aucun doute aux acteurs du marché que Berlin ne la laissera pas aller à la faillite. Il y aura alors sauvetage de la Deutsche Bank. Mais comment renflouer un tel colosse ? L’union bancaire interdit les renflouements directs par l’Etat, mais l’Allemagne acceptera-t-elle de faire payer les créanciers et les déposants de Deutsche Bank ? Entre sauver l’union bancaire et sauver son modèle économique, le choix devrait être rapide. On cherche cependant d’autres solutions. La dernière rumeur de marché veut que la BCE rachète des titres bancaires… Le gouvernement allemand, si opposé aux rachats de titres par la banque centrale, y trouverait soudain un certain charme. La « culture de la stabilité » serait alors bien oubliée…

Deutsche Bank, ce symptôme

Reste une question : comme on l’a vu, Deutsche Bank n’est qu’un symptôme : celui d’un modèle économique néfaste et dangereux, mais pourtant érigé en référence dans la zone euro. Et celui d’un système financier européen qui n’a pas été aussi maîtrisé qu’on le croyait et qui continue à s’appuyer sur la garantie implicite des Etats. Si l’on en finit avec Deutsche Bank, une autre banque prendra le relais. La menace sur la stabilité n’est pas toujours où Wolfgang Schäuble et Jens Weidmann voudraient qu’elle soit. Tant que les excédents allemands ne se réduiront pas, c’est la stabilité économique de l’Europe qui sera en danger.

Romaric Godin/ La Tribune

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