Jean-Claude Michéa : « Nous sommes tous des mendiants du beau jeu »

Jean-Claude Michéa : « Nous sommes tous des mendiants du beau jeu »

Cela tombe bien avec "l'affaire Serge Aurier", nous avions prévu de vous parler ce matin d'Écrits sur le football, le plus beau but est une passe, l'ouvrage de Jean-Claude Michéa, abondamment pourvu, comme chez Eduardo Galeano, en exemples précis et élégants (ou cruels) empruntés à l’histoire du jeu, et l'occasion de mieux comprendre la manière dont la soi-disant neutralité économique s’empare avec une certaine habileté (et une puissance souvent écrasante) de sphères sociales et culturelles qui lui avaient longtemps échappé, pour le malheur du lien social et de la beauté complexe du football, et pour le profit de certains.

Réédités en 2014 chez Climats sous une forme enrichie et augmentée, ces « Écrits sur le football » du philosophe Jean-Claude Michéa constituent un ensemble particulièrement précieux, à plusieurs titres. En associant « Nous sommes tous des mendiants du beau jeu », texte d’un entretien de 2010 avec le journaliste tunisien Faouzi Mahjoub, « Y a-t-il une « philosophie » du football ? », compte-rendu d’une intervention au stage de philosophie de l’Académie de Montpellier en 2013, « Appel à sauver le stade de football Pierre-Rouge », pétition de 2013, et enfin « Les intellectuels, le peuple et le ballon rond », préface de 1998 révisée en 2010,  écrite pour le livre d’Eduardo Galeano, « Le football, ombre et lumière », accompagnée de quelques extraits de l’Uruguayen, le spécialiste d’Orwell, de la néo-décence ordinaire et de la voracité du capitalisme tardif réussit une étonnante synthèse sportive et politique, dont l’intelligence et l’authenticité devraient réjouir la lectrice ou le lecteur, bien au-delà du cercle des amateurs de football.

Un mot, enfin, sur le titre retenu pour ce petit livre. Les admirateurs d’Éric Cantona auront sans doute reconnu ici l’une des répliques cultes du film de Ken Loach, Looking for Eric. Comme Eric Bishop (le working class hero du film) lui demandait, en effet, quel était le plus beau but de sa carrière, Éric Cantona avait répondu : « Mon plus beau but ? C’était une passe ! » Boutade de génie, qui constitue assurément le plus bel hommage à ce passing game qui définit, depuis la fin du XIXe siècle, l’essence même du football ouvrier et populaire – autrement dit, construit et tourné vers l’offensive. Si Eduardo Galeano décidait, un jour, d’ajouter un nouveau chapitre à son livre, nul doute que le King de Manchester y occuperait la place qui lui revient de droit.

Jean-Claude Michéa développe ici une série de réflexions, incidentes, en accompagnement au texte d’Eduardo Galeano, ou au contraire très structurées dans sa brève conférence philosophique, pour réfléchir autour de la place populaire du football – réglant au passage les procès « intellectuels » qui lui sont trop souvent faits pour de très mauvaises raisons -, de son dévoiement, et de la manière dont cette réalité sociale et culturelle influence le jeu lui-même, et notamment privilégie le jeu défensif, l’absence de prise de risque, le stéréotype et la corruption plus ou moins apparente.

Le football est-il la joie ou l’opium du peuple ?


Contrairement aux anciennes formes de domination politique, qui laissaient généralement subsister en dehors d’elles des pans entiers de la vie individuelle et sociale, le système capitaliste ne peut maintenir son emprise sur les peuples qu’en pliant progressivement à ses lois l’ensemble des institutions, des activités, et des manières de vivre qui lui échappaient encore (qu’il s’agisse, par exemple, de l’activité artistique, de l’urbanisme, de la recherche scientifique, de la vie familiale, de l’organisation du travail ou des multiples coutumes et traditions populaires).
Il aurait donc été étonnant qu’un phénomène culturel aussi massif et aussi internationalisé que le football puisse échapper indéfiniment à ce processus de vampirisation. Et, de fait, comme chacun peut le constater aujourd’hui, ce sport est devenu, en quelques décennies, l’un des rouages les plus importants de l’industrie mondiale du divertissement – à la fois source de profits fabuleux et instrument efficace du soft power (puisque c’est ainsi que les théoriciens libéraux de la « gouvernance démocratique mondiale » ont rebaptisé le vieil « opium du peuple »). Ce rappel assurément nécessaire du rôle joué par le spectacle footbalistique (et le sport médiatisé en général) dans le fonctionnement économique et idéologique du capitalisme moderne ne saurait pour autant nous conduire à légitimer les analyses mécanistes de Jean-Marie Brohm et de son école (analyses qui ne constituent, d’ailleurs, pour l’essentiel, qu’une reprise des critiques que la « gauche culturelle » américaine dirigeait, dès les années cinquante et soixante, contre l’athlétisme et le baseball). Cela reviendrait en effet à oublier que l’industrie du divertissement a toujours fonctionné selon deux lignes stratégiques distinctes. D’un côté, elle doit sans cesse inventer de nouveaux produits (par exemple la téléréalité, les jeux vidéo, Twitter, ou la musique industrielle-marchande) qui, dans leur principe même, sont entièrement (ou presque entièrement) conçus et façonnés selon les codes de l’imaginaire libéral. De l’autre, elle travaille à récupérer – c’est-à-dire à reconfigurer en fonction de ses seules exigences – toute une série d’éléments issus des différentes cultures populaires préexistantes (ou parfois même aristocratiques) qui relevaient donc, à l’origine, d’un système de valeurs entièrement différent.

David Peace

David Peace

Convoquant lorsque nécessaire Antonio Gramsci (« le football comme un royaume de la loyauté humaine exercée au grand air »), Christopher Lasch (qui rappelait les croisades des puritains anglo-saxons du XIXe siècle contre les distractions populaires), Matthew Crawford (dont l’ « Éloge du carburateur » rappelle les caractéristiques élaborées des cultures populaires), George Orwell (qui rappelait sans aucune innocence que l’on ne peut pas « jouer au football tout seul ») ou Eric Hobsbawm (lorsqu’il parlait de la « religion laïque du prolétariat britannique »), Jean-Claude Michéa nous entraîne ainsi résolument sur les chemins analytiques du sens « profond » du « beau jeu », et de l’ancrage populaire (rappelant au passage – comme il le fait dans plusieurs de ses autres ouvrages – la dérive sémantique orchestrée par les médias libéraux qui fait du populisme, depuis quelques années, un épouvantail à « diaboliser comme fasciste » en lieu et place de son initiale « inquiétude ou perplexité du peuple à l’endroit des décisions qui le concernent et que prend solitairement l’oligarchie régnante après consultation de ses prétendus experts »), chemins ébauchés ou parcourus en fiction par le François Bégaudeau de « Jouer juste », le Valerio Magrelli de « Adieu au foot », ou surtout le David Peace de « Rouge ou mort », à la réflexion très parallèle et dont le héros collectif Bill Shankly fait d’ailleurs une remarquable apparition sous la plume de Jean-Claude Michéa.

Jean-Claude Michéa, l'auteur

Jean-Claude Michéa, l'auteur

C’est donc aussi un livre, on l’aura compris, écrit pour tous ceux qui ont suffisamment d’intelligence pour se laisser émouvoir par la passion des autres. (À propos de « Football, ombre et lumière »)

Cet ouvrage de Jean-Claude Michéa, abondamment pourvu, comme chez Eduardo Galeano, en exemples précis et élégants (ou cruels) empruntés à l’histoire du jeu, sera surtout une puissante occasion de mieux comprendre la manière dont la soi-disant neutralité économique s’empare avec une certaine habileté (et une puissance souvent écrasante) de sphères sociales et culturelles qui lui avaient longtemps échappé, pour le malheur du lien social et de la beauté complexe, et pour le profit de certains.

Le plus beau but était une passe de Jean-Claude Michéa, éditions Climats
Coup de cœur de Charybde2
Pour acheter le livre, c’est ici.