Aucun sanglot, par Kenny Ozier-Lafontaine
© Martine Birobent

© Martine Birobent

J'ai dormi dehors, comme la pluie, des glaçons dans le ventre. Non je n'ai pas dormi, pas vraiment dormi, je marchais, je crois, et marchant les glaçons mis en vrac, étalés, non disposés, entre ventre et âme, les glaçons, oui, qui gigotaient, passaient de l'un à l'autre, de l'âme au ventre, puis du ventre à l'âme, oui, j'étais plutôt au seuil, au seuil, plutôt que dedans ou dehors de quoi que ce soit, ou même de qui que ce soit, finalement. Oui, j'avais marché, épuisant les seuils, auberges et troquets. J'étais seul et souvent accompagné, j'étais froid, blême, et muet, borgne aussi, surtout borgne et édenté. Des rubans pour papier cadeaux me ficelaient les orteils, non les moignons, non les groles, oui les groles trouées, non, éventrées, où débordaient orteils, non moignons, vomis comme par hasard, non par exprès, la faute à qui ? À moi, peut-être. J'étais dehors, non, on m'y avait amené de force, non, on m'y avait gardé de force, dehors, plutôt que dedans, dedans plutôt que dehors, ( etc. ) parmi les autres, et sans fenêtre. Oui sans fenêtre, seul le seuil, oui, mais sans cadre, poignée aussi, oui sans fenêtre, tout ouvert, oui, tout ouvert, démesurément ouvert. Il m'arrivait encore à cette époque, d'arracher tête aux alouettes, d'égorger mouches, de battre avec, non sans bâton, chiens chats qui m'accompagnaient, la nuit. Je sifflais, non, chantais, des airs connus mais oubliés de tous. Je pleurais beaucoup quand je ne dormais pas, quand ne marchais plus. Je pleurais moins quand je marchais, et marchant ne dormais plus, ou peu. Rêvais pas. J'étais incapable de, non pas capable de quoi que ce soit d'autre. Alors marchais, dormais, rêvais, pleurais, bien, pleurais bien, ah ça oui, marchais bien, dormais bien, rêvais bien, bien comme il faut. Très très bien, oh que oui. J'attendais un signe du diable. Entendais Rien. Attendais bien, oui. Et attendant rêvais, marchais, encore. Sinon quoi d'autre. J'avais souvent entendue sa voix, je l'avais souvent écoutée, il faut dire que le diable se trompe rarement ou peut être jamais. Et puis, peu, c'est presque rien, non ? Alors j'allais écoutant, aux ruches le bruit sourd de sa voix, alors j'écoutais, mais n'entendais rien pour l'heure. Pas même le miel chaud de ses chants, puisque muet comme une tombe. Rien n'éclairait, non, c'était une nuit sans lampe. Une nuit de poussière dans la gorge, d'ombre à la glotte, de glaçon au ventre secoué de larmes. De buée aux lunettes des théières.

Kenny OZIER-LAFONTAINE

© Vincent Lefèbvre & Kenny Ozier-Lafontaine

© Vincent Lefèbvre & Kenny Ozier-Lafontaine


  • Kenny OZIER-LAFONTAINE (parfois Paul Poule) est poète, plasticien, vidéaste, né pour la première fois à Fort-de-France, Martinique.
  • Vincent LEFÈBVRE n'existe pas. Son site, oui.