Nationale 10, par Emmanuel Delabranche
© Emmanuel Delabranche

© Emmanuel Delabranche

la nationale 10 s’appelle aujourd’hui départementale 910
oh pas partout
là où les voies n’ont pas été doublées
entre tours et poitiers
ou presque
et qu’importe
l’état pauvre et endetté redonnant aux départements les nationales déclassées
moi c’est les nationales
toi les départementales
mais qu’importe
ou presque

la nationale 10 s’appelle aujourd’hui départementale 910
et c’est désolation
les bourgs villages communes rénovent leur traversée
refont les enrobés
inventent des giratoires carrés (vrai)
aménagent les abords
avec l’aide des départements
et ainsi on y voit clair
maisons abandonnées commerces fermés stations-services restructurées
mais qu’importe
ou presque

l’histoire n’a jamais été mon fort
la politique qui me passionne me désole
le commerce me révulse
mais là nul besoin d’aller au-delà de ce que l’on voit
juste observer et redire oui redire
les majors d’aujourd’hui sont les décideurs d’hier bien plus forts encore
mais qu’importe
ou presque

en voyage je suis toujours
toujours à l’écoute à l’affût
veillant sans surveillance aucune
je regarde
mais qu’importe
ou presque

***

par les nationales la france était grande et les heures longues pour la traverser

on partait tôt le matin glacière pleine œufs durs pain-de-mie jambon en tranches

une thermos de café une bouteille en verre d’eau une tablette de chocolat noir et des fruits

le coffre empli avec précision bien que petit sur la GS X2 acceptait d’emporter tout ce qu’on avait préparé pour lui et nous les valises vanity sacs jouets et l’ours en peluche grand comme moi sans oublier cette glacière blanche de corps que recouvrait un couvercle orange tenu en place par deux pinces comprimant le joint d’étanchéité

à peine on démarrait que le roulis de la suspension hydraulique brevetée par citroën me rendait malade but inavoué il est vrai des inventeurs mais sans cesse atteint comme si devenu vrai défi

tant pis avancer avancer toujours

la vitre arrière de la voiture ne formant pas encore avec le coffre hayon ce qui n’arrivera qu’avec la version ultérieure de ce modèle appelé GSA que nous n’aurons jamais passant à la R20 TL sitôt après c’est entre mon frère et moi que voyageait le chien assis tout comme nous sur la banquette noire imitant le cuir la tête un peu plus haute que les nôtres et de voir tout son corps glisser de droite ou de gauche dans les virages au point de prendre l’habitude de le tenir avant que le mouvement ne l’emporte nous occupait et me rendait encore plus malade je crois

chaque traversée de villes ou villages était l’occasion d’une histoire racontée un souvenir ou celui de quelqu’un et chaque changement de route l’occasion d’une dispute le doute s’installant sur la nouvelle direction suivie ou à prendre et sur la certitude bientôt qu’erreur avait été faite mais la faute à qui toujours à t’endormir je conduis moi je ne dors pas et les premiers giratoires de s’ajouter à la confusion qui nous poussait à nous taire comme essayant de disparaître dans la banquette arrière

sur les places des villages on déjeunait assis sur un banc avant de faire le plein d’essence au pompiste ouvert et de reprendre la route toute droite tracée des vacances que suivait le reste de l’année les camionneurs et vrp et parfois en tête comme en peloton et en caravanes le tour de france radiodiffusé

avant nous les romains avaient posé là mille pierres plates sur des fondations pérennes que l’enrobé avait fini par recouvrir et les relais de poste et les stations-services et les hôtels du cheval blanc et ceux du château d’accompagner merveilleusement

on y est

***

on voit ce qu’on avait quand on voit ce qui reste chantonne dominique à qui veut encore l’entendre

qui voyage aujourd’hui sur les nationales ou départementales voit ce qui reste et se dit

comment ont-ils fait pour tout détruire

comment ont-ils fait pour faire ces autoroutes-là

les boulangeries sont devenues des mie câline ou des paul

les restaurants des cafétérias l’arche ou je ne sais quoi et loin de moi de vouloir les nommer ici l’inventaire est ailleurs en soi

accord vous héberge quelque soit votre budget

les stations-services sans pompistes sont hors de prix vendant journaux cafés bonbons et jambon en sachets et merci après 22 heures de payer avant d’aller vous servir

on y roule vite et trop consommant le peu qui nous reste de la maison mère à une vitesse exemplaire

on y meurt aussi beaucoup et paye en retour pour notre sécurité et l’entretien des actionnaires plus qu’il ne faudrait

on y voit à peine les paysages qu’on défigure et les habitations proches que du bruit et la vue cachent de grands murs

comment ont-ils fait

le boulanger du coin a fermé

l’hostellerie du cheval blanc a suivi

les maisons qui ne valaient plus rien sont devenues ruines

réveillez-vous

réveillez-vous maintenant

***

ce n’est pas par passéisme que j’écris ceci
c’est parce que ce qui ne se voit pas s’oublie

***

Emmanuel DELABRANCHE
"Dès que l’autorité se prétend légitime, elle demande à être déconstruite", Gilles Deleuze, « L’Abécédaire ».



Emmanuel Delabranche est architecte. Il construit, enseigne, écrit et photographie. Vous pouvez le retrouver sur son site et sur Twitter @edelabranche.