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Yirminadingrad en d'autres lieux

Yirminadingrad en d'autres lieux

Sept autres lieux, terribles et somptueux, de la mythique Yirminadingrad.

C’est en 2010 que le deuxième étage de l’étonnante fusée de Yirminadingrad prit son envol : après les 21 nouvelles de « Yama Loka Terminus » en 2008, l’engouement bien compréhensible de l’association Dystopia Workshop (originellement développée pour favoriser la venue d’auteurs d’imaginaire « sans actualité » dans les librairies indépendantes aimant à défendre un fond au quotidien), qui se fit pour lors éditeur exigeant et méticuleux, permit la publication du recueil « Bara Yogoï », associant cette fois pleinement (en huit dessins originaux) l’illustrateur Stéphane Perger aux écrivains Léo Henry et Jacques Mucchielli, pour 7 nouvelles supplémentaires explorant cette fois non plus la ville elle-même, par le jeu des témoignages hautement suspects de certains de ses habitants, mais ses confins et ses limites, temporelles et géographiques, de divers récits d’une nature différente, lorsque la légende et le mythe s’emparent peu à peu d’une réalité décatie et incertaine.

Sept nouvelles évoquent donc des recoins encore ignorés (« Playlist\shuffle », et son chauffeur de taxi hallucinant, ou bien « Tom+Jess=♡ », et son histoire d’amour qui fait mal), des avenirs plus radiants que radieux (« Enfer périphérique n°21 », peut-être ma nouvelle préférée de l’ensemble de l’univers yirminadingradien, avec sa figure de Protecteur portant haut en mots l’imagination graphique d’un Enki Bilal comme d’un Stéphane Perger, justement, ou « À propos d’un épisode méconnu des guerres coloniales motherlando-mycroniennes », et sa bien particulière saveur d’archéologie post-apocalyptique, ou encore « L’atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons sans échappée possible », et son terrifiant télescopage militaire et concentrationnaire, en état second), des racines potentiellement rétro-mythiques (« En mauvaise compagnie », et son emblématique prisonnier), théogoniques et cosmogoniques (« Délivrances », où le couple édénique Yirmin et Adina fonde le monde tel que nous le connaissons peut-être), terrains dont nulle lectrice et nul lecteur n’aurait pu jurer a priori que l’on pourrait pourtant y retrouver, amplifiée et encore plus maîtrisée dans son écriture, cette « patte » distinctive, à la fois légèrement fantasmagorique ou fantasmatique et totalement collée, en finesse, à un continuum post-industriel aux odeurs de rouille, d’huile de vidange, de déchets toxiques et d’urbanisme libéral post-socialiste.

Bunker Palace Hotel d'Enki Bilal

Bunker Palace Hotel d'Enki Bilal

Les ordres ne venaient pas.
Le Protecteur se réveillait chaque matin à la même heure et restait étendu, le dos collé à sa couche par la sueur. Ses paupières tremblaient, papillonnaient. En faisant le point sur ses iris on devinait l’agitation des humeurs vitreuses de l’œil. Puis les pupilles, d’eau trouble, tentaient de se fixer sur quelque chose de dur, de sec, de moins terrifiant.
Une éternelle répétition, quatre minutes et vingt-sept secondes avant de se lever, puis les exercices respiratoires. Yeux fermés, coudes alignés aux épaules, paumes à hauteur de poitrine parallèles au sol en terre battue, le souffle expulsé des poumons à mesure que ses mains descendaient vers sa taille, il repoussait l’air trop épais, qui lui résistait. Il tournait ensuite les paumes vers le plafond cloqué d’humidité et les remontait vers son torse qui se gonflait d’air à nouveau. Encore et encore, jusqu’à ce que la peur soit expirée.
Le Protecteur comparait ses angoisses matinales à une noyade, nager à bout de forces avec la certitude de sombrer bientôt. Rien de bien original.
Le Cercle avait pensé qu’il s’accoutumerait à la situation, qu’il finirait par sortir de sa routine. Qu’il ferait quelque chose de révélateur, d’intéressant. Ça avait fait rire Big Django, qui avait dit quelque chose du genre « en somme vous voulez que son habitude change ses habitudes ? » Il était devenu rouge de rigolade, des postillons en rafales à travers les écarts de ses chicots. Le Contrôleur, derrière son bureau tapissé de papier peint orange, l’avait regardé comme si c’était un putain de dégénéré, comme s’il était responsable du Troisième Bombardement, ou un truc comme ça. (« Enfer périphérique n°21 »)

© Stéphane Perger

© Stéphane Perger

Les tractions subliminales abondent au sein de ces sept nouveaux lieux (le sous-titre du recueil) : si comme précédemment les empreintes réciproques du J.G. Ballard de « Vermilion Sands » et de l’Antoine Volodine de « Rituel du mépris » (et de plusieurs autres de ses ouvrages post-exotiques) restent bien perceptibles, gardiens tutélaires qu’ils sont de cet univers fictionnel pas comme les autres, on y trouve aussi, encore plus que dans « Yama Loka Terminus », un jeu rusé autour des noms, de personnes ou de lieux, une curieuse empreinte psycho-géographique somme toute logique pour un recueil emprunt de voyage, doucereusement mobile ou étonnamment immobile. William Burroughs (celui d’ « Interzone », plus particulièrement) et Serge Brussolo (celui de « Vue en coupe d’une ville malade ») sont aussi dans le paysage, comme le rappelaient les auteurs eux-mêmes dans l’excellent entretien offert dans « Anthologie 01 » des éditions Dystopia Workshop.

Birm Tegetch n’était qu’un amas de rocailles et de vies jetées au bord de la maigre ravine. À la belle saison, une eau pâle ruisselait entre les rocs, pour moitié invisible. Elle venait des sommets et portait des souvenirs de verdure, de germes et de pluies, avant de filer vers l’aval. Le reste de l’année les femmes cheminaient jusqu’aux puits, lentes processions dans les lacets. Les arbres étouffaient de poussière, bras tors vers le ciel. Hommes et bêtes s’enfonçaient au plus sombre de la pierre où, collés aux parois humides, ils redisaient leurs contes de ténèbres, usés comme leur propre langue, aussi mystérieux et anciens. Birm Tegetch n’avait jamais appartenu à personne, homme ou dieu. On disait le crâne des bergers trop épais ; ils étaient simplement peu curieux et têtus jusqu’à l’obstination. Les dominations passaient comme des bourrasques, ils se relevaient intacts. Il y avait trop peu à prendre dans ce village et aucune âme à soumettre.

Cela faisait trois générations que les Tegetchis résidaient sur la tache rose d’une carte d’état-major étrangère. Une poignée de Mycroniens s’y étaient établis au temps des grandspères, avaient monté trois bâtiments cubiques au haut du bourg, étaient repartis. Deux de ces maisons s’étaient affaissées et servaient de granges à fourrage, de hangars. La troisième, basse et trapue, était restée intacte, close par une porte de métal et une chaîne hérissée de rouille. Les pierres sonnaient agréablement sur l’huis bosselé, le lapider avait quelque chose de plaisant, de sacrilège.

Les Blancs peinaient à parler une langue humaine. Une ou deux fois par mois on en voyait passer dans des automobiles ouvertes, égarés entre leurs bases d’altitude. Ils s’arrêtaient rarement, pour réclamer par gestes à boire, à manger. Mais ceux qui fascinaient les enfants vivaient dans le ciel. Quand l’ombre oblongue d’un zeppelin se dessinait au sol, les gamins gagnaient les hauteurs, cavalant aux pierriers. On allait voir les Blancs glisser par-dessus monts et déserts, silencieux comme des nuages, leurs visages ronds inscrits dans le rond des hublots. (« À propos d’un épisode méconnu des guerres coloniales motherlando-mycroniennes »).

Un recueil supplémentaire, « Tadjélé – Récits d’exil » (2012) – dont je vous parlerai très prochainement -, est venu s’ajouter ensuite à Yirminadingrad, faire foisonner son réel incertain et son terreau mythographique profus. Jacques Mucchielli est brutalement décédé fin 2012, mais un quatrième projet avait été lancé avec l’éditeur Dystopia Workshop (qui comporte plusieurs membres des librairies Charybde et Scylla), qui a repris dès 2010 et intégré désormais l’ensemble de cette aventure vraiment pas comme les autres : ce sera « Adar – Retour à Yirminadingrad », à paraître à l’automne 2016, dans lequel douze auteurs (Stéphane Beauverger, David Calvo, Alain Damasio, Mélanie Fazi, Vincent Gessler, Sébastien Juillard, Laurent Kloetzer, luvan, Norbert Merjagnan, Jérôme Noirez, Anne-Sylvie Salzman et Maheva Stephan-Bugni) apporteront leur pierre légitimement suspecte à l’édifice imaginaire des bords de la mer Noire. Le financement participatif en a été lancé (ainsi que pour donner une nouvelle vie à « Yama Loka Terminus » et à « Bara Yogoï », aux tirages initiaux presque épuisés) : c’est certainement l’un des plus beaux projets éditoriaux du moment auquel vous pouvez – devez, même, peut-être, participer : ICI.

Son pied est énorme pour ses mains menues. Il a ôté ses pompes salopées et pose, un peu honteux, les grands panards à ses épaules. Elle resserre aux chevilles pour l’assurer et il saisit la trappe. Ses doigts, glissés au-dehors, tâtent un air froid, comme mouillé. Le jour, un peu plus, s’immisce dans sa prison. « Est-ce que je peux rêver encore ? », demande-t-il à ses songes mêmes, « me donneras-tu le temps ? ». Il parle à voix haute et en articulant bien, quoique sachant que nulle part il ne dort plus dans la cité pénitentiaire. La trappe bascule, s’ouvre en grand, claque sèche, ses échos sonnent. Alors, par un effort de tout le corps, le prisonnier se hisse, et la brique redevient flaque, s’épand, augmente et dégouline, dévale un escalier que le poisson saute, marche à marche, jusqu’à disparaître. Le monde, au-dehors, est pâle et venteux. Des nuages gris, gavés de lumière. Le prisonnier scrute, à ses pieds, les enceintes circulaires de la cité pénitentiaire, inaptes désormais à le retenir. « Regarde », fait-il à son adresse, depuis le bout du toit, « d’ici on voit la mer. » (« En mauvaise compagnie »)

L’univers de Yirminadingrad, dans ses diverses incarnations dont « Yama Loka Terminus » posait les fondations, est indéniablement un élément majeur, malgré sa relative discrétion- à laquelle il ne tient qu’à chacune et chacun, lectrice ou lecteur de conviction devenant prosélyte, de mettre fin progressivement -, de l’imaginaire souterrain de ce début de 21ème siècle (et chacun enquêtera de son côté sur la place secrète que le chiffre 21 y occupe).

Ce qu’en dit Pat dans le Cafard Cosmique est ici, ce qu’en dit Stéphane Gourjault dans ActuSF est ici, ce qu’en dit Le Pendu est ici, et ce qu’en dit Bruno Para sur noosfere est ici.

Bara Yogoï  de Léo Henry, Jacques Mucchielli & Stéphane Perger aux éditions Dystopia Workshop
Coup de cœur de Charybde2
Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

Les trois auteurs : Léo Henry, Jacques Mucchielli & Stéphane Perger

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