Se faire chambrer par Bettina Rheims

Se faire chambrer par Bettina Rheims

L’art paradoxal de Bettina Rheims nous entraîne vers les excès les plus jubilatoires en matière de couleurs, d’exhibitionnisme et de voyeurisme. Catherine Millet


Depuis ses premières photographies fin 1970, Bettina Rheims n’a cessé de bouleverser les codes. De sa série sur les stripteaseuses de Pigalle (1980), en passant par sa série sur les animaux jusqu'au cycle sur la vie de Jésus dans I.N.R.I (1998), ou d’une publicité pour Chanel à son travail sur le genre dans Gender Studies (2011), son œuvre bouscule l’iconographie traditionnelle et repousse sans cesse les limites de deux grandes préoccupations de l’artiste : la beauté et l’imperfection.

L’exposition de la ME P,  pensée comme un cheminement, mêle les séries légendaires, les images iconiques de Bettina Rheims à certains travaux plus confidentiels ou qui n’ont encore jamais été montrés en France. Ni thématique ni chronologique, ce parcours sensible s’attache à mettre lumière les obsessions de l'artiste autour de son sujet de prédilection : la femme, dans tous ses états. La féminité, questionnée, exposée, magnifiée est le fil rouge qui parcourt les trois étages de la Maison Européenne de la Photographie, ménageant des effets de surprise et des mises en parallèle inattendues entre les 180 images présentées.
Devant ces premiers tirages, monumentaux, intimidants ou émouvants, troublants ou fascinants, le visiteur est confronté, dans un face-à-face grandeur nature, aux codes de la féminité et plus largement à la question de l’identité. Car l’œil de Bettina Rheims embrasse les transgressions et abolit les conventions pour révéler l’intimité la plus profonde et la plus universelle. Dès lors, c’est un jeu de miroirs qui s’enclenche… Du travail sur le genre, avec sa série Modern Lovers (1990), présentée ici conjointement avec son pendant le plus récent, Gender Studies (2011) et la série des Espionnes (1992) ; il s’agit toujours d’une mise à nu, des corps mais aussi des sentiments profonds de ces êtres qui se révèlent dans un entre-deux équivoque. Cet intérêt pour l’équivoque et le jeu des contraires transparait également dans la série Shanghai (2002). Photographiant des situations inattendues, elle montre les femmes chinoises partagées entre la culture avec laquelle elles ont grandi et une modernité fantasmée.

Portraitiste brillante, elle a su imposer dans l’imaginaire collectif les visages qui peuplent son monde. Ses héroïnes, femmes anonymes ou célèbres passées devant son objectif, sont photographiées avec la même bienveillance, qui présente en regard, les portraits des idoles de la musique des années 2000 et ceux des femmes détenues dans les prisons françaises, sa toute dernière série. Bettina Rheims est une faiseuse d’images, qui défend dans sa pratique une tradition picturale séculaire. La plupart de ses photographies témoignent de cet héritage, par un travail sur la composition et la narration notamment ; comme de mystérieuses allégories de la mélancolie, par un retour à la tradition de la chambre photographique.

Se faire chambrer par Bettina Rheims avec la complicité de Serge Bramly, alter ego depuis des lustres, donne à la fois un statut iconique et un autre de légende. L'icône sort du moment présent, en dépassant ses limites propres pour accéder à un autre registre qui la cale précisément dans le temps en l'en faisant s'échapper par l'exhibitionnisme, le voyeurisme ou la couleur comme le disait si bien Cathy Millet. Mais dans le même temps, le résultat produit en fait des légendes qui s'extraient finalement des procédés employés pour devenir des moments de la photographie, des moments qui durent quand s'est aboli l'épreuve du temps. A jamais des légendes …

Parallèlement à l'exposition, comme souvent chez Taschen, leur Bettina Rheims XL, retrace en plus de 500 photos ses 35 années de carrière. Choisie et composée par l’artiste elle-même, la sélection mêle séries iconiques, comme Chambre Close, Héroïnes et Rose, c’est Paris et clichés inédits extraits de ses archives, et s’accompagne de notes du journal intime de l’artiste, retraçant ses souvenirs personnels et dévoilant l’envers du décor de ses images.

Exposition Bettina Rheims -> 27.03.2016
à la Maison Européenne de la Photographie
5/7 Rue de Fourcy - 75004 Paris
Ouvert au public du mercredi au dimanche, de 11h à 19h45.
XL de Bettina Rheims et Patrick Rémy / Editions Taschen