En fixie vers l’ouest, par Sébastien Ménard
© AnCé t.

© AnCé t.

Il faisait vraiment chaud ce jour-là — et on suivait le Danube car c’était notre plan pour plusieurs mois. En fait il faisait tellement chaud qu’on cherchait un coin pour se mettre à l’eau : on laisserait nos affaires dans la poussière et nos suées dans la flotte. On cherchait ce coin depuis quelques kilomètres déjà — on cherchait aussi un coin pour manger — un coin pour se mettre à l’ombre et ensuite avaler des morceaux de pains des légumes comme ils en ont vers l’est — s’endormir comme ça ensuite — à l’ombre. On était calmes et tranquilles : on allait comme ça sur la route — et on s’oubliait doucement — on oubliait tout en fait comme ça : le gasoil et les plastiques — les milliers de kilomètres carrés de béton — le vieux monde qui s’écrasait inexorablement et dans une lenteur cinématographique et inquiétante.

Là-bas — lorsque le chemin quitte le bord du fleuve pour aller s’enfoncer dans les terres on hésite quelques secondes et ça suffit pour apercevoir un vélo un fixie le gars il était en fixie — et le gars il était trempé torse-nu tatoué maigre un peu — mais trempé rasé et son sourire humide et frais — tout était frais là. Derrière s’écoulait un ruisseau transparent — il était là à quelques dizaines de mètres en-dessous du niveau du Danube mais frais et transparent — on voyait le fond. Le gars il répétait sans cesse que c’était trop bon comme ça la flotte et qu’il fallait sauter dedans : il nous disait sautez dedans comme ça et il se mettait la gueule à la flotte et frais. Ce gars a fini par dire qu’il était de Prague et qu’il roulait vers l’ouest — il roulait vers Bern a-t-il dit. Qu’il dise qu’il arrive de Prague nous suffisait déjà — il entrait dans notre histoire — ça collait parfaitement tout ça. Et il roulait vers l’ouest. On a regardé son vélo son fixie — on a regardé son sac il était vraiment petit — que portait-il là-dedans on s’est demandé on s’est dit ça à voix haute que peut-il avoir dans son sac — un duvet peut-être un autre tee-shirt deux ou trois petites choses — et lui il sautait dans la flotte comme il nous disait de le faire. Moi — j’étais trop occupé à guetter l’apparition des personnages — j’étais bien trop occupé pour sauter dans l’eau ce jour-là. Dans mon journal j’écris alors :

 « Croisé un praguois en route vers Bern sur son fixie et à la recherche de flotte – sa voix dans les eaux fraîches – son tatouage de vélo sur le torse – un autre sur le ventre — sur la jambe aussi peut-être — garder ce genre d’apparition — non plutôt les guetter – en faire de la chair exactement vivante pour un récit dingue.»

En réalité — il avait suffit de l’écrire une fois pour se mettre à chercher un lac quelque chose pour s’y baigner — je veux dire il suffisait de l’écrire une fois pour ensuite reprendre un peu de sa folie — rouler rouler à la recherche d’un fleuve un lac — de l’eau. Un gars il a décidé de quitter sa ville et de rouler vers l’ouest avec un petit sac-à-dos et ses tatouages. Sur la route on les guette — ce sont les traces de nos pistes et de nos récits.

Cobor, Roumanie,
Sébastien MÉNARD.


Sébastien Ménard écrit en continu sur le site diafragm.net. Vous pouvez également le retrouver sur Twitter@SebMenard.