«La bibliothèque de Hans Reiter», ou l'éducation des tyrans
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Commissionné par un bibliophile, le narrateur, un double fictionnel aux proximités sympathiques avec Jean-Yves Jouannais , se rend sur l’île de Rügen pour tenter d’acquérir lors d’une vente aux enchères tout ou partie de la bibliothèque d’un certain Hans Reiter. L’île de Rügen, station balnéaire allemande située sur les côtes de la mer Baltique connut son heure de gloire entre les deux guerres, et les nazis y firent édifier une barre de béton de trois kilomètres de long bordant la plage, afin de leur servir de lieu de villégiature. Découvrant les ouvrages d’Hans Reiter, collection dépareillée qui traite de toutes les guerres à travers tous les âges et sous toutes les latitudes, le narrateur se passionne et entre avec un autre acheteur dans une concurrence d’enchères qui prend l’allure d’un duel.

Tandis que, dans un futur qu’on imagine très proche, le monde s’est embrasé, et que Paris, en état d’urgence permanent, s’est transformé en ville-bunker, il tente à son retour en France, aidé par les échanges avec son vieil ami Éric Mangion, de déchiffrer la logique qui a présidé à la constitution de cette collection, et celle des pages manquantes, arrachées, sur lequel il tombe régulièrement, tandis qu’il est poursuivi par les messages elliptiques de son adversaire des enchères dont les visées restent obscures.

«En tout cas, ce qui m’arrête, moi, dans ces livres de guerre, ce n’est jamais la guerre. C’est un paquet d’anecdotes sans pedigree qui papillonnent apparemment au hasard, dont on ne sait pas si elles ont éclos sur un champ de bataille ou dans une fête foraine.»
 

Ile de Rügen

Ile de Rügen

Roman inégal et un peu foutraque, à l’ambiance de guerre larvée qui renvoie en écho à cette question fondatrice et lancinante de l’œuvre de l’auteur – en quoi la guerre me concerne-t-elle ? -, «La bibliothèque de Hans Reiter» apparaît comme un satellite de L’encyclopédie des guerres, moins abouti que «L’usage des ruines» mais dont les anecdotes, bribes de phrases et images réunies avec une érudition fascinante génèrent des fulgurances visionnaires, en particulier lorsque le narrateur rêve que la créature du Terrier de Kafka est par anticipation une métaphore d’Hitler, celui-ci ayant commandité un programme de souterrains et bunkers dès 1936, et consacré ensuite une partie de la guerre à son propre enfouissement. L’autre apothéose du livre, qu’on pouvait lire dans le numéro 2 de la revue littéraire «La moitié du Fourbi», est cette scène d’avril 1939 racontée au narrateur, où Hans Reiter découvre dans un bordel de Vienne que le déclencheur de la guerre n’est rien d’autre qu’une triste farce.

«Hitler, contre toute attente, aura passé sa vie à s’enterrer. Il n’aurait déclenché cette guerre que pour se consacrer à son propre enfouissement, pour s’accorder cette vie sous terre, effrayé, alternant ses siestes morveuses […]

Je sortis de ce rêve comme d’un vêtement trop étriqué que l’on m’aurait cousu à même la peau, endolori et soulagé, reprenant mon souffle avec avidité, m’ébrouant dans le miracle du matin, ayant conscience dans le même temps que rarement un rêve m’avait autant appris. J’avais aperçu plutôt que saisi un caractère cardinal de la littérature qui avait été soustrait à ma connaissance. Surtout j’avais frôlé une intuition non négligeable quant à la nature de la guerre, avec cette figure de dictateur qui, feignant de désirer subjuguer le monde, l’enflamme, le tyrannise, le met à sac à la seule fin de pouvoir trembler, se cacher au fond de son terrier.»

«Faustin Soulouque l’expliquait clairement parce qu’il l’avait pensé avec justesse, la guerre est cette grande clownerie que les hommes s’offrent pour tenter d’échapper au ressentiment et à la conscience de leur impuissance. En cela, sa reconstitution de la grande bataille napoléonienne en costumes de carnaval, à coups de pétards, sous les palétuviers en fleur de son île, et dans les éclats de rire de ses grognards d’opéra bouffe que chatouillaient les baïonnettes en feuille de bananier, livrait davantage de la vérité de la guerre que la première bataille, toute de convention, sérieuse et systématique jusque dans le meurtre, du véritable Napoléon Bonaparte.»
 

La bibliothèque de Hans Reiter de Jean-Yves Jouannais aux éditions Grasset
Coup de cœur de Charybde7
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