Les Paysages politiques, ou comment la géographie est entrée en politique

Les Paysages politiques, ou comment la géographie est entrée en politique

Yves Lacoste fait appel à Fernand Braudel, Julien Gracq et Élisée Reclus pour définir en quoi un paysage est politique. Brillant.
 

Publié en 1990 dans la collection Biblio Essais du Livre de Poche, ce bref recueil d’Yves Lacoste, le lucide et tonitruant refondateur de l’approche géographique et géopolitique contemporaine en France, avec son célèbre « La géographie, ça sert, d’abord,  à faire la guerre » (dont je vous dirai certainement un mot prochainement) de 1976, parcourt intensément trois œuvres, celle d’un historien féru de géographie, Fernand Braudel, celle d’un géographe devenu homme de lettres, Julien Gracq, et celle d’un géographe libertaire longtemps oublié, Élisée Reclus, pour revenir, par des chemins différents, sur certains des tenants et aboutissants du long combat qu’il eut à mener pour remédier à une aberration, celle de l’occultation des phénomènes politiques et stratégiques dans le champ géographique, par les universitaires français se réclamant de Paul Vidal de la Blache, de l’après-Première guerre mondiale jusqu’aux années 1980 incluses.

 

Pourquoi ce tableau de Nicolas de Stael sur la couverture de ce livre ? Lorsque Dominique Grisoni, qui a eu l’idée de ce volume, me montra cette reproduction, je fus d’abord assez perplexe, j’en conviens. En quoi cette toile que le peintre a dénommée « Soleil couchant » (1955) peut-elle évoquer ce que j’appelle des paysages politiques ? Il est en effet des paysages dont la signification pour celui qui les observe, est d’autant plus grande qu’il sait y discerner où se trouvent les points forts et les obstacles, où sont les axes de mouvement et quels y sont les enjeux.

Mais les paysages sont évidemment très différents les uns des autres : pour m’en tenir à ceux que j’ai observés avec le plus de précision, pour envisager des stratégies sur le terrain, quoi de plus opposé que le damier des rizières observé d’une des grandes digues du delta du Fleuve Rouge, au Vietnam, les contreforts de la sierra Maestra, au-dessus de la grande plaine d’Oriente à Cuba, la brousse des grandes vallées désertes du pays Mossi que l’on domine d’une butte-témoin, et le massif de Grande Kabylie avec ses lignes de gros villages sur les crêtes… Et si j’ajoute à ces paysages analysés dans Unité et diversité du tiers monde, ceux dont je me souviens, depuis mon enfance, avec le plus d’émotion, la ville sainte de Moulay Idriss perchée au-dessus des oliviers, au flanc du djebel Zerhoun au Maroc, ou les ocres murailles de Rabat, soulignées par les limites de la ville européenne, je me rends compte qu’entre ces divers paysages, les contrastes sont tels que, pour les évoquer ensemble, une représentation assez abstraite est finalement préférable. À la condition qu’elle fasse sentir les trois dimensions, car sans elles, on n’a guère l’idée de paysage. La carte qui ne montre que deux dimensions, n’est justement pas la représentation de paysages, mais celle d’un espace.

Le tableau de Nicolas de Stael ne fait pas seulement sentir les composantes fondamentales d’un paysage : largeur et profondeur d’une étendue, et la hauteur qui n’est ici que celle du ciel. Mais celui-ci est rouge : aurore ? crépuscule ? ou lueur d’un grand incendie lointain ? Et ce trait noir presque rageur sur l’horizon n’est pas seulement un train. C’est l’idée du mouvement, d’une force en marche. Vers une ville lointaine ? vers un but situé en dehors du cadre ou vers une autre force qui s’approche ? Cette allusion au mouvement est pour moi capitale dès lors qu’il s’agit de géographie, car c’est en vérité le mouvement, l’action hors des espaces familiers, qui est, depuis des siècles, la raison d’être fondamentale de ce savoir.

Delta du Fleuve Rouge (Vietnam).

Delta du Fleuve Rouge (Vietnam).

À propos de Fernand Braudel, Yves Lacoste montre à quel point un esprit authentiquement géographique hante son travail, beaucoup plus que celui de bien des géographes universitaires qui furent ses contemporains, en détaillant les approches retenues pour « La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II » (1949), pour « Civilisation matérielle, économie et capitalisme » (1967) et pour « Grammaire des civilisations » (1963), tout en expliquant finement pourquoi c’est une approche beaucoup plus traditionnelle et plus plate qui irrigue le dernier ouvrage, inachevé, de l’historien, « L’identité de la France » (1986). Yves Lacoste profite habilement de ce parcours au long de l’œuvre de Braudel pour expliciter les particularités, alors, des rapports entre histoire et géographie en France, et pour rappeler les fâcheuses prises de position des universitaires des deux domaines, avant et après la Deuxième guerre mondiale. Et comme une marque familière de la part de l’auteur, il effectue cette analyse en mobilisant aussi nombre de références pointues et quelques précieuses anecdotes issues de son expérience personnelle (par exemple lorsqu’il évoque sa rencontre précoce avec l’œuvre d’Ibn Khaldoun).

Pourtant mon propos – je tiens à l’affirmer fermement – n’est pas du tout de récuser ce qui relève de la géographie dans l’œuvre de Fernand Braudel, mais bien au contraire de montrer – qu’elle qu’ait été l’acception qu’il avait de ce savoir – qu’il a été, selon moi, bien meilleur géographe et surtout beaucoup plus profondément géographe qu’il le croyait lui-même. En effet, j’estime que sa démarche d’analyse des configurations spatiales, qu’elles soient « physiques » et surtout « humaines », ne se limite pas aux passages, aux chapitres où il se réfère explicitement à la géographie. Pour s’en assurer et le démontrer, il ne suffit pas, quoi qu’en dise Braudel, de se référer à la conception académique et aujourd’hui banale de cette « science » soucieuse de classer des permanences et d’ordonner l’espace en fonction de préoccupations somme toute pédagogiques. Il faut prendre conscience que la raison d’être de la géographie est fonction de l’action et du mouvement au-delà de l’espace familier. Compte tenu de la conception que j’ai de ce savoir – penser l’espace pour agir ou réfléchir plus efficacement – j’estime que l’œuvre capitale qu’est La Méditerranée… est, en fait, tout entière imprégnée du raisonnement géographique fondamental, celui-ci étant étroitement articulé au raisonnement historien qui, dans la pensée de Braudel, reste bien sûr prépondérant. C’est un grand historien et c’est aussi un grand géographe.

 

À propos de Julien Gracq, si Yves Lacoste rappelle brièvement la formation initiale de géographe de l’écrivain, c’est pour nous emmener rapidement vers une passionnante lecture intégralement géopolitique du « Rivage des Syrtes », refonte dun article initialement paru dans la revue Hérodote en 1987. En s’appuyant sur une lecture minutieuse des commentaires de Gracq lui-même, dans « Préférences », dans « Lettrines » ou dans « La forme d’une ville », il dégage la manière dont l’auteur construit une puissante réflexion mythographique, usant de nombreux mécanismes résonnant avec ce savoir géopolitique qui pourtant, en 1951, n’a pas du tout encore été « réinventé » en France, pour en extraire tout le matériau poétique, et toute la capacité de pénétration symbolique.

Avec Le Rivage des Syrtes, Julien Gracqtraite, pour une très grande part, des problèmes du pouvoir, non pas le pouvoir en général, ni même celui qu’un homme ou une femme exerce sur une autre personne. Il s’agit en fait des différents niveaux de pouvoir tels qu’ils s’exercent dans le dispositif spatial d’un appareil d’État, depuis le palais dans la capitale jusqu’à la petite garnison éloignée qui veille sur un secteur des frontières : le rivage des Syrtes. L’importance accordée par Julien Gracq à l’organisation militaire du territoire justifierait déjà cette référence que je fais à la géopolitique. (…) Certes, il s’agit d’un grand drame ; certes, il y est constamment question du destin, celui d’Aldo, mais aussi celui de Danielo, mais aussi celui d’une ville ; certes, il faut tenir compte de l’exaltation de celui qui parle, le héros, des images enfiévrées qui traversent ses rêveries ou qui accompagnent ses actes. Mais – à mon sens – la signification essentielle de ce livre n’est pas tant la quête du Graal, le rôle maléfique de la Femme ou la fascination de la Mort. Dans ce livre où il est surtout question de la remise en route de l’histoire – la dernière réplique est « Qui vive ? » -, le rôle de Vanessa, la femme, n’est pas, à mon avis, aussi capital que certains l’ont dit.

Le Rivage des Syrtes est, en vérité, un drame géopolitique mais ceci n’exclut pas les autres interprétations qui en ont été données. Il s’agit, pour l’essentiel, du destin d’un État, d’un État trop vieux, et du rôle décisif de quelques hommes, qui ont du pouvoir, dans le destin de cet État, dès lors qu’à sa frontière l’histoire commence à se remettre en marche, sous la forme d’abord d’une insidieuse subversion poussée par « quelque chose » qui s’amplifie dans l’État adverse.

En ce qui concerne Élisée Reclus (dont je vous parlais récemment, presque par hasard, de « Histoire d’un ruisseau »), Yves Lacoste est au moins autant inscrit dans un processus constant de réhabilitation (dont les efforts porteront pleinement leurs fruits, comme pour sa « croisade » principale en faveur d’une géographie politique étendue, au cours des années 1990-2000) que dans une lecture propre de sa démarche, qui s’inscrit en effet, bien avant la lettre, dans une lecture riche et globale de la géographie, qui ne s’arrête pas aux traces physiques, mais y inclut l’humain, le social et le stratégique, dessinant déjà un véritable « paysage politique ».

« Le fait général est que toute modification, si importante qu’elle soit, s’accomplit par adjonction au progrès de regrets correspondants. » La conscience de cette évolution dialectique le conduit, mais sans être désabusé, à constamment s’interroger sur la notion de progrès.  C’est sur cette réflexion que s’achève d’ailleurs L’Homme et la Terre, et c’est une des raisons pour lesquelles il paraîtaujourd’hui utile d’évoquer l’œuvre de Reclus, notamment dans l’analyse des problèmes du tiers monde. En effet, ce problème du progrès et des regrès, Reclus le pose non seulement dans le cadre d’un même État ou d’une même région, en se référant aux rapports des classes, mais aussi au plan mondial, car, dit-il, il faut tenir compte de l’ « inter-évolution » de tous les peuples. (…) Alors que Vidal de la Blache ne dit mot des famines, Reclus leur consacre de nombreux passages aussi bien dans sa réflexion générale que dans l’étude précise qu’il fait des États, dans la Nouvelle Géographie universelle. C’est ainsi par exemple qu’il publie la carte d’une famine en Orissa en 1877. Chaque fois qu’il est en mesure de le faire (car ce n’est pas facile d’établir la représentation cartographique de certains événements), Reclus souligne l’importance qu’il accorde à un phénomène par la présentation d’une carte.

Yves Lacoste

Yves Lacoste

Si l’ouvrage s’achève par un bref mais captivant chapitre sur « Unité et diversité des déserts » (dont la lecture dégage encore une extraordinaire lucidité, vingt ans avant AQMI notamment), c’est avant son étude détaillée et orientée des trois auteurs que Yves Lacoste a proposé les thèses qu’il entendait démontrer ou illustrer, autour de la géographicité (« qu’est-ce qui peut et doit entrer légitimement dans le champ d’étude de la géographie ? »), autour de la notion même de paysage, de son intérêt médiatique et de ce qui constitue pour nous sa « beauté », autour des diverses intentions qui peuvent ou purent être prêtées aux différents promoteurs de géographies « restreintes » au fil des années, montrant une fois de plus que l’archéologie du savoir (dont il emprunte habilement les éléments heuristiques à Michel Foucault) est une arme encore et toujours décisive face aux storytellings variés tentant tant bien que mal de « réserver » certaines approches aux personnes « autorisées ».

C’est bien entendu Emmanuel Ruben qui, par sa lumineuse mobilisation de Julien Gracq dans son récent « Dans les ruines de la carte » – et par la manière somptueuse dont il opère, en littérature, une subtile et personnelle politisation du paysage, comme dans « La ligne des glaces » ou dans « Jérusalem terrestre » -, m’a donné envie d’explorer ce texte un peu moins célèbre de Yves Lacoste, mais qui, loin de se limiter à une étude spécialisée, embrasse passionnément les causes du savoir et de la citoyenneté mondiale alerte.

Charybde2

Paysages politiques de Yves Lacoste, collection Biblio Essais au Livre de Poche