Jean Genêt à Hollywood au Splendid’s

Avoir transposé l'univers carcéral de Genêt dans un grand hôtel aux allures hollywoodiennes n'est pas le moindre intérêt de la mise en scène d'Arthur Nauzyciel pour Splendid’s. Une rareté forte en magie qui fait rimer désir avec liberté et engagement. Une tuerie !

Admirée par Sartre qui y voyait son œuvre la plus forte à la fin des années 40, Genêt s’est arrangé pour ne pas diffuser Splendid’s, sa pièce qu’il reniait, la trouvant trop en rapport avec sa vie précédente, mais plus assez avec l’œuvre qu’il entrevoyait alors.  Il l’a même déchirée, après l’avoir envoyée à son éditeur américain qui l’a bien sûr gardée. Et c’est de manière posthume qu’elle a réapparu, via la mise en scène de Stanislas Nordey en 1995.

Cette fois, avec la mise en scène d’Arthur Nauzyciel, Splendid’s offre un jeu de double-miroir, démarrant par une projection du court-métrage de Genêt en 1950, Un Chant d’amour où le désir et la solitude de la prison sont mis en scène sans mots, mais avec une charge érotique à haute densité où le désir se joue, se perd et se voit stigmatisé par le personnage du maton omniscient. Ce, juste avant d’ouvrir sur Splendid’s, le rideau relevé. Nous faisant pénétrer de plain-pied dans l’histoire où, des gangsters, grimés Hollywood,  se sont retranchés, après avoir assassiné la fille d’un millionnaire, et attendent l’assaut fatal, un flic au milieu d'eux.

 L’action se situe à l’angle d’un immense couloir d’hôtel sur lequel ouvrent des chambres. Si le spectateur voit ce qu’il se passe de part et d’autre de cet angle, les protagonistes, eux, ne le peuvent pas. C’est à la pliure de ce couloir que le metteur ne scène situe l’action - et l’artifice de mise en scène est plus que conséquent puisqu’il bloque la vue et oblige les huit personnages à se mouvoir dans cet unique espace. Mais réduire l’action à la pliure de l’espace est passer côté du propos car, c’est de désir et de liberté manifeste qu’il s’agit ici. De mise en cause du criminel face à ses actions et de quelles manières il est loisible de s’en sortir ou pas. La liberté ou rien. Tel est l’enjeu. Et ce sera la mort pour tous au final. Mais après un vrai choix, pas une dérobade. On est en plein existentialisme de haut vol. Sartre utilisera d’ailleurs le même démontage psychologique dans les Séquestrés d’Altona pour parler de l’après-guerre.    


Splendid’s transpose l’univers carcéral dans un grand hôtel, c’est Hollywood en version macabre, avec James Cagney diffracté en huit morceaux, comme autant d’interprètes au sommet de son art noir. Très noir. Et cela continue, renforcé par le fait que la pièce soit dite en anglais (surtitré). L’effet produit qui conduit à un final carrément fabuleux est que l’on se retrouve dans un univers composite où des malfrats tout américain ( et 7 sur 8 acteurs le sont)   donnent un autre langage que l’habituel servi par la Mecque des films noirs.

Tout en distorsions, avec une lente montée ( la première heure semble en durer deux en fait - et on note nombre désertions dans la salle…) -  Genêt assène, admirablement servi par Arthur Nauzyciel, un vrai discours sur les libertés ( à prendre ou à lâcher) et l’engagement ( avec ou sans lâcheté) - chaque geste accompli et chaque phrase prononcée se lestent de non-dits tout en se heurtant à l’inéluctable. Il y a dans ce texte des inconscients qui se réveillent, des peurs d’où naissent les fantômes, des entreprises de séduction muées en jeux de massacre - et c’est un vrai bonheur de pièce. Comme rarement.

Jean-Pierre SIMARD

 Splendid's au Théâtre de La Colline, Paris (XXe) jusqu’au 26 mars, puis en tournée à Lausanne du 19 au 21 avril, et Lorient les 27 et 28 avril.

Un chant d'amour

Un chant d'amour