"Our Garden Seat", une nouvelle de Rossella Pompeo

"Our Garden Seat", une nouvelle de Rossella Pompeo

Alors, je pourrais te la laisser dans un lieu secret, connu de nous seuls. Notre banc, par exemple. La maison de notre ami, nue, dépouillée, et pourtant si accueillante. Je me rendrais jusqu'à l'arrêt du tram, celui de la ligne 19, et je le prendrais à la volée, sans attendre qu’il stoppe. Puis mes yeux jouiraient du monde spectaculaire. La vie sonore, colorée, mouvementée me recouvrirait de visages de toutes sortes, j'acquiescerais à leur existence en les photographiant et, ainsi, en ne prononçant pas mot, je perpétuerais l’attente en jetant parfois les yeux sur une des pages de Quer pasticciaccio brutto de via Merulana, ou sur la une de mon quotidien, celui qui mêle la culture à l’actualité, le Manifesto, que je ne me défends jamais d’acquérir.
 

Ensuite les étendues d’arbres raides, en rang par une volonté rigoureuse, majestueux maîtres d’ombre, et les rues florissantes de voitures et les klaxons retentissants et les files de piétons. Les groupes d'étudiants dans l'attente de mon tram, murmureraient bruyamment en montant, joyeux car leur journée d'étude tournerait à son mitan ou à son terme. Ce serait la polyclinique d'où fusent les sirènes ondulantes parmi l'orange et le jaune, la grille ferreuse, les mille et une pacotilles posées par terre sur des draps blancs ou présentés sur des tables pliantes en bois, du contreplaqué léger, et les visages noirs ou bien les yeux en amande, et les entrées du métro qui servent de sortie, celle de la ligne B. Je remonterais les longues voies de chemin de fer, qui dispensent d’innombrables nouveaux points de vues sur la vie qui se renouvelle infinie, chaque jour égale à ce qu’elle était hier. Jusqu'à ce que la rue s'ouvre devant moi, pentue, le vert envahirait ma vue, l’englobant et la nourrissant, la rassérénerait. Les grilles croîtraient. La richesse du quartier deviendrait palpable et mon tram y descendrait, se faufilant parmi les sentiers barbouillés de vert et l’enseigne d'un hôtel. Il descendrait encore et soudain, des escaliers en marbre mèneraient mes yeux à s’élever jusqu’aux grandes et majestueuses portes de bois ancien, indestructible. La Galerie Nationale d'Art Moderne accueillerait mon regard assoiffé et curieux, elle qui assure des nuits sûres aux artistes les plus estimés. Récemment Gauguin, Munch et Klimt se sont retrouvés réunis au nom de leur symbolisme, et parmi eux s’est glissé Segantini.

Segantini - Idillio

Segantini - Idillio

Même Parise a colporté dans ses écrits l'intronisation de ses nombreux amis peintres, ceux des années 1960, ceux de la place du Peuple, au silence de nos chaudes admirations. Témoin de l'art de son temps il en a peint les détails en les accordant au rythme de sa plume. Lui, qui aurait voulut être un peintre, a su obtempérer à la plus haute émotion qui l'a conduit au verbe.

Mon souvenir laisse ce lieu-ci et l'autre tram, le faux, celui de la Roma cinematografica. Celui de Toto et de Peppino, de Lollobrigida et de Sordi, de Mastroianni et de Sofia. Le tram du nouveau film de Muccino, Parle-moi d'amour ou Je te pense amour, ma mémoire me trahit parfois (c'est plutôt mon désintérêt pour certain cinéma qui rend ce titre si fugace, impalpable comme l'air). Je descendrais encore et encore, je traverserais les groupes touffus de consommateurs à la recherche d'un tampon qui validerait l’odieuse sensation de vide de leur être. Jusqu'à ce que je ne rencontre plus la place Risorgimento presque sainte en raison de sa proximité avec le Vaticano. Un demi-cercle, étouffé de voitures et de touristes et un tram qui les rejoints enfin à la fin de sa course chaque jour, pareil à lui-même : aller et revenir.

J’en descendrais au terminus, je regarderais autour de moi avec l'habituel mouvement de surprise, je chercherais à étreindre tout le visible qui se presse autour de moi afin de ne plus le perdre, me dirigerai vers la parallèle de la rue Ottaviano et, en la parcourant, je penserais à toi. Moi qui te dis, aujourd’hui, c’est lundi, les musées sont fermés, je l’ignorais. Toi, tu acquiesces en ajoutant que certains magasins sont également fermés ce jour-là. Les bouchers, je fais. Les coiffeurs, ajoutes-tu. Je tournerais l'angle et une tablée vêtue de blanc apparaîtrait comme un nouveau plateau cinématographique. Je regarderais ma montre et toi tu remarquerais avec un geste contrarié qu'ils mangent encore à cette heure. J'ajouterais qu’il n’est que quinze heures et que je n'y vois rien d'étrange. Ton pas tellement accéléré ne serait plus le mien. Regard muet, tu me diras : "Mais tu ne portes pas de lunettes". Peut-être ne répondrais-je pas, laissant parler l’évidence. Et comme ça, en arrivant à la librairie Feltrinelli, je me souviendrais de notre adieu, de quand tu m'as dit que tu partais, et en me regardant tu ne pouvais pas faire moins que de t’arrêter sur mon expression, typique de la femme interdite, une ligne sombre et colérique qui me renfrogne et montre que j’éprouve un goût d’inachevé. Alors tu en demanderais la raison avec ta façon de faire qui ne se déboutonne jamais en accès d'impétuosité et qui me salue, ou plus, avec le baiser commun escompté des gens qui ne font plus attention au moment où ils le donnent tant leur est chère l'habitude, désormais difficile à changer. Ce baiser m’est un signe parce que, dans la rencontre de nos visages, ma bouche a pour un instant cru envelopper la tienne. J'en revivrais l'image maintenant ancienne qui se nuance dans mes yeux mais reste indélébile dans ma mémoire. Je marcherais en continuant droit, en accompagnant la rue quand elle se déroule droite, avec ses magasins ou ses petites tables de bars qui contrarient le corps, l’empêchent de se remuer librement le long de l'ample trottoir. Les pas m'emporteraient aveuglément sur le dos de mon désir, menée par le parfum du souvenir. Tant que moi je n'arriverais pas là où une partie de notre amour est enfermée. Quand les mots nous ont pris par la main en nous menant à un endroit qui nous était si familier, celui où toi et moi nous sommes seuls à réfléchir en dialoguant sur les questions les plus variées. De critique et des critiques littéraires inflexibles en leur position suprême fournie par des tenants du jugement. Avec la volonté d’attribuer un sens et un signifiant à une œuvre même si ce n'est pas le sien, même si cette œuvre n'en a pas, ou si elle ne veut pas définir un style pour laisser le lecteur libre de le découvrir, en y retrouvant partie de sa propre vie ou en le transportant sur des rives inconnues, en lui donnant une bouffée d'oxygène, c’est-à-dire en la privant de sens et, ainsi, en lui prêtant une compréhension austère et donc rédhibitoire. Mes poètes de l'avant-garde roumaine. Le "Se fait soir" du poète bucolique, comme tu l'as défini Tristan Tzara.

Tristan Tzara

Tristan Tzara

Le "Se fait cri" de toute mon envie de découvrir, de finalement te découvrir, lié aux territoires rendus uniques. Comme ma façon de jeter un coup d'œil à la montre est évidemment pour toi réductible au cliché par lequel quelqu'un, s’il le fait, est en train de s'ennuyer, ou bien peut avoir quelque chose à faire de plus important. Alors tes certitudes exiguës, aboutissent en t’excluant des limbes du « que faire » à défaire ta volonté de marcher majestueusement dans le moment en voulant le prolonger et ainsi le colorer de caractéristiques insolites. Tu me dis qu'elle est l'heure d'aller avec une évidente présomption d'interpréter mon faux vouloir. Mais c’est ainsi qu'ils jugent les critiques, c’est ainsi que vit la plus grande partie des gens, en des lieux communs, ceux qui génèrent l'aphasie du libre-arbitre, de la pensée émancipée, du dialogue avec toutes les profondeurs de la morale qui renferment l'unique et seule vérité. Après de longues discussions de mon moi avec le passé qui nous vit ensemble, les endroits qui lui servirent de décor, le « se lancer » des sensations multiples encore palpables, comme si survenues à l'instant où elles étaient malheureusement déjà fanées, me voici déjà arrivée. L'arbre laisse seulement apercevoir à travers sa chevelure épaisse, quoique enraciné au centre d'une île du terrifiant trafic, le banc, parce que maintenant, en été, la rue est nettement parsemée d’un manteau gris, qui la rend presque pénible à la vue, et tellement regrettée en l’époque de sa solitude. Elle est toujours là à attendre ceux qui, comme moi, sont un bateau débordant de passé qui germe à chaque phalange du doigt, dans le moment où a un instant de repos la pensée étourdie par le présent.

Lui, le propriétaire, un clochard sympathique devenu un ami, il n'y est plus. Tu, l'autre, mon fidèle ennemi d'une vie, ou presque, cédant toujours et volontiers ta figure à ce lieu ligneux et solitaire, toi aussi, tu es absent. Il y a moi et elle, la lettre. Je la cache soigneusement pour toi entre les ruines du bois qui désormais se clive et se décompose. La pluie et le vent la conserveront là pour qu’elle puisse te parler mieux de moi et de mon temps, celui de l'attente, de ne jamais te savoir mien, du désir incessant d'une vie de toi.

Rossella POMPEO - Extrait du recueil de nouvelles "Rome est comme Asmare" Zona edition, traduction de l'auteure.