Aimez-vous Karen Colorado Dalton ?

Aussi peu intéressée par les feux de la rampe que les studios, Karen Dalton est en passe, treize ans après son décès à 55 ans, de finalement prendre sa place dans l'histoire de la musique. Des reprises de haute volée et une voix incomparable en sont les ingrédients majeurs. Dîtes-vous cela : il n'est jamais trop tard pour découvrir la Billie Holiday folk.

Au Café Wha? à Greenwich Village en 1961 : Bob Dylan Karen Dalton et Fred Neil

Au Café Wha? à Greenwich Village en 1961 : Bob Dylan Karen Dalton et Fred Neil

Karen Dalton, route secondaire

Dans le Greenwich Village des sixties, les héros se nommaient aussi bien Bob Dylan, Tim Hardin, Fred Neil, Dave Van Ronk que Karen Dalton, Joan Baez et Joni Mitchell. Si tous les autres sont reconnus, la regretté Karen qui fuyait les studios comme la peste, détestait monter sur scène et ne composait pas est passée à l’as, malgré deux albums de son vivant. Et… 

Pourtant, ceux qui entendent pour la première fois Ribbon Bow ou Katie Cruel entrent de plain pied dans un nouvel univers où le blues se joue du folk à moins que ce soit l’inverse. D’après son ami Peter Stampfel des Holy Modal Rounders, sa voix faisait passer celle de Janis Joplin pour celle de Betty Boop… rien moins. Et la puissance émotionnelle de cette voix la plaçait aussi au plus proche de Billie Holiday, ce qu’elle détestait. Mais laissons la parole à un des ténors du Village, l’encyclopédiste folk et maître d’œuvre du Folklore Center, Israel G. Young : « Karen Dalton n’a jamais joué chez moi, ni Fred Neil et encore moins Tim Hardin, de même qu’ils n’ont jamais joué à Newport. Même s’ils venaient souvent chez moi pour me parler de leur vie, je ne leur ai jamais demandé de le faire. Et pourtant, défilaient chez moi aussi bien Emmylou Harris, Bob Dylan, Tim Buckley quand j’avais même  organisé le premier concert de la Canadienne Joni Mitchell qui, ensuite tous, partirent vers d’autres horizons…  Mais ce qui me frappe aujourd’hui (en 1999 à l’époque de la réédition de «  It’s So Hard to Tell Who’s Going to Love You the Best » ) c’est qu’elle était bien meilleure que la plupart d’entre eux , bien meilleure que les bluesmen d’alors ;  et que sa voix douce parlait trop faiblement à nos oreilles pour qu’on entende tout le désespoir qu’était sa vie racontée dans ses chansons et sa quête incessante d’un vrai compagnonnage. L’époque était alors à donner un style à chaque titre du répertoire , un coup façon Dylan, un autre façon Joni Mitchell, un autre façon bluegrass,  ou gospel, ou d’un genre de blues ; tout cela pour espérer atteindre une audience qui vous reconnaisse. Mais cela ne fonctionnait pas pour Karen. Toutes ses chansons étaient des commentaires sur la façon dont la vie la blessait et comment au travers de cela elle recherchait le bonheur. Blues on the Ceiling en est l’exemple parfait, une adaptation majeure qui donne tout le désespoir de l’interprète en même temps que la petite lueur de vécu qui persiste et permet de passer  au travers de l’ouragan d’une vie pleine de drogue et d’alcool pour s’oublier. »

A la voix géniale qui tirait le folk vers le blues avec le simple recours d’une douze cordes parfaitement maîtrisée ou d’un immense banjo à 27 barrettes, toujours accompagnée de ses compagnons du moment,  Karen Dalton, comme Dylan, avait le chic pour dénicher des textes et des compositions imparablesqu’elle réarrangeait à sa sauce. On parle beaucoup, même si elle ne l’a jamais enregistrée, de son adaptation bluffante à la simple guitare sèche du The Sun ain’t Gonna Shine Any More des Walker Brothers.

Dylan, dont elle fut une des grandes influencesstipule dans son autobiographie que pour le folk, la forme de la chanson devait êtreintouchable et qu’avant de réussir à écrire des chansons comme celles des bluesmen, de Seeger ou de Guthrie, il fallait vraiment bosser, d’où une longue période d’apprentissage avant de balancer… Masters of War ou The Days they are a changin… Mais cet encyclopédisme obligatoire permettait aussi de jouer de divers arrangements et de nombreuses approches ce que choisit de son côté l’étonnante chanteuse qui était carrément bipolaire.

Toujours prête à faire des bœufs avec des musiciens, elle détestait jouer pour de l’argent ou simplement enregistrer. C’est seulement après des mois d’approche que Nick Venet a réussi en l’invitant à jouer sur un album de Fred Neil qu’il produisait pour Capitol à la faire enregistrer ensuite, en une nuit son It’s so hard to tell… alors que les bandes qui sortent depuis quatre ans (Cotton Eyed Joe et la compilation Green Rocky Road) produites par Joe Loop à Boulder sont carrément plus roots.  Elle pensait que son simple talent pouvait la faire reconnaître et passer pour la reine du Village… Vrai puis faux, au gré des scènes mouvantes de l’époque. Ce qui la fit repartir à Boulder au Colorado, avant de revenir à New York puis s’établir à Bearsville dans l’Etat de New York où elle est morte du sida le 9 mars 1993, après avoir passé pas mal de temps avec les Holy Modal Rounders dans les années 70. Pas mal pour une mi-Irlandaise, mi-Cherokee née le 19 juillet 1937 à Bonham au Texas. La chanson Katie’s been gone du Band, lui est dédiée.

Karen Dalton a suivi une route un peu parallèle à celle de Vashti Bunyan (qui est tout sauf morte et enregistre avec Animal Collective) et a servi de modèle à de nombreuses gloires actuelles, de Nick Cave à CocoRosie en passant par Joanna Newsom et Devendra Banhart.

Jean-Pierre Simard

Le second avis vient de Dominique A, en préface au livre de Pierre Lemarchand qui vient de sortir aux éditions Camion Blanc ( Karen Dalton, le Souvenir des montagnes) agrémenté d'une traduction par Mélanie Leblanc de poèmes inédits de la chanteuse. 

Avec elle, les micros ont eu la vie dure. Souvent, elle les a fuis. De temps à autre, ils ont réussi à la capturer, capturer cette grande voix de louve blessée. Mais c’était un travail de longue haleine. Long comme le temps qu’il nous aura fallu pour l’entendre, et l’écouter vraiment, en dehors du cercle de ses contemporains aficionados.

L’entendre la première fois, c’est se laisser envahir, ou résister. On est prêt ou pas. La première fois, je ne l’étais pas. Sa voix est de celles qui ne vous cherchent pas. Elle est là, c’est tout. Libre à nous. La majorité des voix qui chantent nous cherchent, elles jettent des hameçons. Quand on a coutume de se laisser harponner, être livré à soi-même surprend. Libre à nous, disais-je, et c’est bien là le souci : une telle voix nous renvoie à l’idée que nous nous faisons de notre propre liberté, comme la « voix » cuivrée de John Coltrane par exemple. Pas moins.

Quand on est « dans » la musique, c’est plus flagrant encore. Nous devrions au fond avoir honte en pensant à elle. Pas tant pour l’avoir ignorée de son vivant, elle y aura quelque peu contribué, mais plus pour ce que son attitude dit de nous, avec notre obsession du chiffre, de l’audience, du remplissage des salles et des passages radio. Karen Dalton nous laisse à imaginer ce que la musique populaire était, et pourrait être, vouée au partage direct, sans intermédiaire entre l’émetteur et le récepteur, tournée vers la transmission et la poésie. N’oublions jamais qu’en art, l’industrie est toujours venue après, de préférence pour tout gâcher.

Elle n’a pas mégoté. Elle a essayé. Le temps d’un disque, son deuxième et dernier officiel, In my own time. Dans un studio, avec des musiciens, du temps et de l’argent, et donc la pression de l’industrie sur ses épaules. Se frottant aux grands messes des grandes salles en ouverture européenne de Santana (Santana…). Tout ça pour ? Si peu. Pas de quoi tout sacrifier. Même si l’amertume, forcément. On ne se coltine pas l’indifférence des autres sans en concevoir.

Son histoire est l’histoire un peu paradoxale d’une détermination et d’un effacement. Détermination à ne pas brader un idéal, une vision désintéressée de la musique, d’où l’effacement, tant délibéré que subi. Le plus troublant, sans doute, est cette occultation de sa propre création, sa propre écriture. On sait à quel point elle a su recréer le répertoire des autres, c’est ce que nous entendons d’elle encore aujourd’hui, et admirons, cette faculté de s’approprier une chanson sans manquer de respect, au contraire, à son créa­teur – lequel devenait sur le champ son créancier, car quelle meilleure ambassadrice d’une chanson ? Ce que nous n’entendrons jamais, ce sont ses mots, pourtant brillants, le présent livre en atteste, chantés par elle. Mystère d’un retranchement, qui n’est pas qu’affaire de modestie, puisqu’à juste titre, elle savait en manquer.

Avant de rédiger cette préface, je n’ai pas réécouté ses disques, parmi lesquels les plus « récents », exhumant des enregistrements de hasard, possiblement les plus marquants. Le livre de Pierre Lemarchand, précis, à bonne distance de son sujet, m’a donné envie de le faire. Je devrai attendre un peu. J’écris loin de chez moi, d’un endroit qui, sans évoquer en rien Copper Rock, le lieu de retrait de prédilection de Karen Dalton, en partage au moins l’isolement. Attendre n’est pas un mal. Une telle voix a tout le temps du monde.

Dominique A

Karen Dalton, le souvenir des montagnes de Pierre Lemarchand aux éditons Camion Blanc