Décryptage d'une photo : qu'est ce que c'est, d'être humain ?

Décryptage d'une photo : qu'est ce que c'est, d'être humain ?
A la frontière Macédonienne en 2015 © GEORGI LICOVSKI/epa/Corbis

A la frontière Macédonienne en 2015 © GEORGI LICOVSKI/epa/Corbis

L'étrange de cette photo de Georgi Licovski choisie par Amnesty International pour illustrer son rapport 2016 sur les droits humains dans le monde, c'est qu'elle mélange une certaine bonhommie (les policiers n'ont pas sorti leur matraque, même pas mis leurs casques, leurs gestes semblent encore humains, expriment une gêne, l'embarras d'être pris dans cette situation, là, entourés de suppliants, humains contraints par leur rôle dans la société à se faire barbelés, blindés, sourds et aveugles à cette "misère du monde" qu'ils ont reçu l'ordre de contenir de l'autre côté de la frontière, puisqu'il est bien connu, en Macédoine comme en France, qu'on ne peut "l'accueillir toute") et l'angoisse exprimée par les cris et les pleurs des deux enfants au premier plan, presque séparés des leurs par les poussées, se détachant sur cette masse humaine qui fait l'arrière-plan de la photo et à qui ils donnent sens, avec leurs maigres possessions qui tiennent dans les bras de la petite fille qui retient son frère par le poignet. La main qui essaie d'être rassurante d'un vieil homme sur l'épaule du garçon est ce qui fait le lien entre ces trois-là : le triangle de la vie. 

Il aurait été facile de choisir une photo plus accablante pour les policiers et cette Europe des lâches et des raisonnables qui met sa morale dans sa poche sous le mouchoir de l'éternel "mais", cette conjonction de coordination qui sert de conjonction de dissociation ("Le Pape est bien gentil, mais...", "C'est dommage pour ces pauvres gens, mais...") : au même endroit, ces derniers jours, 4000 réfugiés vivent dans le froid, la boue et l'odeur des lacrymogènes. Mais Amnesty a bien fait de choisir la question que pose cette photo-là :

Qu'est ce que c'est : d'être humain ?

Ces trois mains qui se croisent apportent une réponse.

Les nôtres qui refusent de se tendre en apportent une autre.

Christian PERROT