Rêver, par Kenny Ozier-Lafontaine
© Claire Morel

© Claire Morel

La nuit je trempe ma langue dans mon ventre. Parfois. Je lèche et pioche dans un gouffre. De ferraille. Le ruisseau d'un autre corps. Est léché. Ainsi. La nuit. Une alouette espionne. Dans mon ventre. Elle, c'est un cri. Parfois. D'autre fois un autre cri. L'alouette. La nuit. Parfois. Dans un corps à moi. La nuit. L'alouette. Une voix mienne. Et pourtant. Impropre à toute communication. La nuit parfois. Une voix qui pousse. Qui pousse. La nuit. Dans mon ventre. Et fouine. Frénétiquement. Parfois. La viande. Souffre. Si picore. Si gratte. Trop. Si l'oiseau. Des ouvriers de l'âme. Dévore. Ils viendront réparer. Tant bien que mal. Le corps. Il faut recoudre la nuit du ventre. Parfois. Alors. La nuit je trempe. Ma langue dans mon ventre la nuit. Parfois. Une langue de silence. Si lèche. Si pioche. Je souffre. Dans mon ventre je souffre. La nuit. Est léchée. Est piochée. Bêchée. Parfois. Le gouffre s'ouvre. Tout rouge la nuit. S'écoule un autre corps. Un corps de nuit tout rouge. Je touille avec l'oiseau. Le ruisseau. Frétille. Rouge. S'ouvre la ferraille. Parfois. Avant la nuit. La trouille. Parfois. La nuit je trempe ma langue. Dans mon ventre. Ou. Dans mon cœur. J'y lèche. Le gros. Cœur lourd. Lourd trop lourd. Qui frotte par Terre. Qui. Trotte. Dans les flaque sans étoiles. Le cœur pioché. Signale par le sang. Le ruisseau d'un autre corps. Corps corail. Corps citron. Pressé. Citron. Vert. Dans un corps à moi toute la nuit. Tient à peine. Elle trempe. La nuit. Dans un corps en cri. Parfois. La nuit. Une voix mienne. Sans corps. Ni cœur. Parfois.

Une langue. Impropre à toute communication. Fait taire l'alouette. Qui grattait. Léchait. Piochait. Picorait. L'alouette. Parfois. En vain. Fouine dehors. Maintenant. Plutôt que rien. Plutôt que parfois mettre en marche. Et mettre en rage. Nous marcherons. Avant la nuit. Trottant. Piochant. Grattant. Léchant. Dans les ruisseaux. D'autres corps. Séparés eux aussi. De la nuit. Des corps. Nous les lécherons. Dans le ruisseau. Les gratterons. Dans le ruisseau. Et dévorés dans le ruisseau. Dévorés par le ruisseau. Ils retourneront au rêve. La nuit. Dans mon ventre. En ruisseaux éparpillés. Une coulée de nuit brune pour oublier. Je marche sur des morts. Sur des morts. Je marche. Pour. Évoquer. La boue rouge. Et molle où tremblent mes bottes de coupable. Je traverse les croix. Je cherche un nom. La nuit. Trois lettres. Un nom. Un ami. Oublié des lettres. Exilé des terres de lettres. La nuit. Parfois. D'encres. De feu. De nuit. Parfois. Un habitant de l'infini.

Je marche sur des flèches. À contresens de la lumière. À contresens. J'emprunte au ciel ses miroirs. Brisés. Je remonte un fleuve crié de lucioles. Une tombe de braises où apprendre le brasier. Entre ici et ici. Je suis ailleurs. Entre ailleurs et ailleurs et ailleurs je suis entre ici et ici. Dans un dieu. Vivant. Ouvert. Proche. Pioché dans ton ventre. La nuit où tu trempais ta langue. Parfois. Dans le gouffre. Dans un brouillard dénué de blancheur. Avec une tête de linotte. Une grimace. Babouine. Un œil. Gouaché. De bleu. La limace aux lèvres du temps. Affrontant le miroir camouflé en toutes lumières. Dans un puits d'ombre la nuit matraque. Tout en friche. Tout épars. Tout sauvage matraque. Me matraque. Matraque la Nuit. L'eau se glisse dans l'eau pour se séparer d'elle-même. Dans sa tunique d'infini. S'ouvre le miroir séparé du miroir. On enterre les oiseaux dans les arbres. La nuit. Parfois. Tout en haut. Des arbres.

Avec les dents. Dans la terre. Jusqu'en haut. De l'arbre un volcan de pierres silencieuses. Le poumon élargit par l'angoisse où pulse et siffle. Une douleur. Poire pressée quasi vidée truffée de gouffres liquéfiés. La nuit. Parfois. Des poutres engoncées dans des gosiers de singes. La nuit un arrière gout de ferraille orange. La nuit déjà poussent des racines de rouilles improvisées. La nuit de la mort dans mon ventre. Hissée fière de mon goitre à ma glotte. Hissée. Une boue de miel abricot. Une coulée jaune orange. Pour engorgé. La nuit. Pour engloutir. Disparaître. Le dedans d'un corps de gouffre.

Kenny OZIER-LAFONTAINE
 

© Vincent Lefèbvre & Kenny Ozier-Lafontaine

© Vincent Lefèbvre & Kenny Ozier-Lafontaine


  • Kenny OZIER-LAFONTAINE (parfois Paul Poule) est poète, plasticien, vidéaste, né pour la première fois à Fort-de-France, Martinique.
  • Claire MOREL, plasticienne, travaille sur le lien entre soi et les autres, soi et les autres soi, soi et son soi-même. Retrouvez son blog ici.
  • Vincent LEFÈBVRE n'existe pas. Son site, oui.