"Sheol": un roman noir à Rome sur la résurgence de l'antisémitisme

"Sheol": un roman noir à Rome sur la résurgence de l'antisémitisme

De source antisémite en résurgence néo-fasciste, une noire enquête policière à Rome en 1997.

Publié en 1997, le septième roman du Sarde Marcello Fois fut son premier traduit en français, en 1999 par Catherine Pitiot, chez Tram’éditions (Serge Quadruppani publiait la même année sa traduction du premier tome de la trilogie Bustianu de l’auteur, chez le même éditeur). Membre fondateur du « Groupe des 13 » de Bologne, il est sans doute – comme le rappelle Carlo Lucarelli dans sa jolie préface – l’auteur italien de noir le plus proche, dans son écriture sèche et subtilement poétique, des Français Jean-Patrick Manchette ou Frédéric H. Fajardie, et du grand précurseur Giorgio Scerbanenco.

Policier juif italien (mais fort éloigné de la religion), vivant à Rome au moment même de la résurgence actuelle du fascisme – sous des noms éventuellement différents, et avec d’autres oripeaux -, Ruben Massei, blanchi sous le harnais, d’apparence terne, entre pourtant en quelques pages dans le panthéon des grandes figures du noir contemporain, par son obstination, par son sens de l’Histoire chevillé au corps et au cerveau, et par son refus d’accepter certaines fatalités apparentes. Confronté à la disparition brutale de la femme de l’un des patriarches de la communauté juive romaine, en même temps qu’à celle de trois jeunes skinheads, il refuse de se plier aux consignes de « ne pas faire de bruit » issues aussi bien de sa hiérarchie que de ses amis fréquentant la synagogue, et orchestre de ce fait un terrifiant télescopage entre 1943 et 1997.

Ruben Massei se souvenait du frisson qui lui avait parcouru l’échine. Quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti aussi fortement. Comme une angoisse surgie du néant. Qui revient d’un temps appartenant à un passé révolu. De la nuit des temps. Et qui dit : « nous revoilà ». Voilà ce que ça avait été : revenir à la première enfance. Revenir aux questions de quand il était petit, quand il avait demandé à son grand-père ce que signifiait ce numéro imprimé sur son avant-bras. Le vieux avait fermé les yeux. Sans répondre. Il aurait dû dire certaines choses et, pour les expliquer, il n’y aurait pas eu assez de ce bout de vie de reste. C’était le seul parent, le seul vrai parent qu’il ait encore et il mourut trois jours avant que Ruben fête ses dix ans. Alors qu’il était désormais établi que ceux qu’il avait toujours appelé ses parents n’étaient pas ses vrais parents. C’était comme ça. Ils demeuraient un semblant de famille et ils l’avaient toujours traité comme leur fils légitime, depuis l’instant où ils l’avaient pris en charge en 1943, alors qu’il n’avait même pas huit jours.

Qui sait si ces tous premiers jours avec sa vraie famille, avec sa vraie mère, avaient été suffisants pour se graver au fond de lui, pour lui transmettre cette sourde angoisse qui revenait à la surface par traîtrise. Cette même angoisse qu’il avait ressentie dans le petit appartement de la pinède Sacchetti. Celle-là même qui l’envahissait, sournoise, partant du ventre, en face de ces trois noms fraîchement inscrits au feutre sur trois dossiers neufs.
 

Soigneusement enchâssées par Marcello Fois dans une enquête qui aurait pu, presque, être de routine, il y a les couches épaisses de préjugés ignobles, les haines recuites dans leur jus irrationnel, les avidités instinctives développées au fil des ans. Mais il y a aussi les hontes cachées, les incompréhensions tutélaires, les palinodies déguisées en défenses, tout un ensemble d’obstacles immémoriaux au vivre ensemble, que la résignation menace toujours de renforcer et de voir triompher.

Luigi avait continué à se rendre à la villa tous les soirs, comme toujours, et à rêver, allongé sur la couche moelleuse à l’intérieur du buisson. Il éprouvait une sensation étrange. De l’euphorie peut-être. Ou de la satisfaction, plaisir subtil dû à ces privations qui maintenant, et maintenant seulement, l’unissaient aux habitants de la villa. Ils les imaginait pauvres. Il imaginait le garçon avec des semelles trouées, lassé de manger toujours la même soupe. Comme lui. Il imaginait les poux dans les cheveux bouclés de la petite fille. Il imaginait les années sur le visage de la mère. Comme sur celui de la sienne.
Luigi attendit encore. Un frisson lui parcourut l’échine, septembre commençait à rafraîchir le soir. une légère brise faisait bouger le feuillage du buisson, lui effleurant le crâne nu, ses cheveux ayant été rasés.
On disait des choses terribles sur les juifs. Qu’ils se nourrissaient d’hosties consacrées et qu’ils enlevaient les enfants catholiques. Mais Luigi ne les avait jamais vus faire ce genre de choses. Pas ses juifs à lui.
La plupart des juifs s’enfuyaient en Amérique et ils payaient les Américains pour qu’ils viennent en Italie et punissent ceux qui les avaient contraints à s’en aller, c’était ce que racontait le père de Luigi. Et il disait que les Allemands étaient les plus forts ; et qu’ils ne leur permettraient pas d’avancer. Il parlait continuellement, le père de Luigi : de l’armée américaine formée de juifs et de nègres, prêts à tout pour « leur faire payer » ; du fait que, s’ils réussissaient à arriver jusqu’à Rome, ils prendraient même le peu qui ne leur appartenait pas. « Parce que la guerre, c’est comme la vie », affirmait-il avec un air sage, qui lui conférait un supplément d’autorité aux yeux de son fils, « celui qui gagne prend tout ! ».

C’est pour moi la découverte d’une voix acérée et singulière au cœur du polar italien contemporain, qui me donne nettement envie de faire plus amplement connaissance avec elle.

Marcello Fois

Marcello Fois

 

Sheol de Marcello Fois, éditions Points-Seuil
Coup de cœur de Charybde2
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