C’est partir (ici), par Arnaud Maïsetti
© Arnaud Maisetti

© Arnaud Maisetti

 
Le seul travail, c’est de ne rien faire
à la veille de ne jamais partir.

Pessoa

C’est partir qu’il faudrait, on le sait bien : qu’ici ne suffit pas, qu’ici, le monde organisé n’organise que son chaos, celui de vies qui ne sont pas les nôtres : qu’ailleurs, il faudra bien inventer d’autres ici, on le sait, on se le dit le soir en se couchant contre sa fatigue, et le matin en se levant ici, et que le jour se lève toujours.

C’est pour cela que les migrants portent avec eux l’histoire radicale de notre présent : eux, ils partent sans rien d’autre que leurs corps, laissent tout au chaos qui a failli les emporter, et confie aux caprices des vagues le désir du jour levé sur eux peut-être. Pour cela que les frontières sont toujours insupportables, à rappeler les clôtures du monde comme un tombeau qu’on refermerait sur soi en poussant le lâche soulagement du propriétaire terrien. 

Mais on sait bien aussi que partir commence ici : on sait qu’on ne doit pas se résigner, que toute résignation serait coupable, que la résignation au présent finit par l’établir comme notre seul avenir : alors on rêve d’autres ici qui serait nos ailleurs où s’établir. On rêve non pas comme dans la nuit sous les draps défaits de l’aurore pour oublier immédiatement le matin les vies impossibles qui nous ont dévastés, on rêve pour le contraire. On rêve d’autres défaites et d’autres dévastations, à commencer par ici.

On n’est pas résigné à ne pas partir : ni résigné à partir seulement. Dans ce pli de la pensée, outre la blessure et outre l’impossible, on fait ce geste-là d’être au milieu des choses et d’en réclamer davantage. Et de ne pas même réclamer, mais d’être le soulèvement qui féconderait nos vies. On s’assoit. Contre les hystéries qui appellent au mouvement, à la Marche, ou au flux qui ne sont que des façons de disperser la vie, on décide de s’asseoir et que s’arrête le temps. S’organisent les affrontements avec l’ici. C’est le mouvement des Places. C’est l’endroit où se fige les rapports de force. 

 

C’est le lieu des départs, véritables et profonds, où se tenir debout. 

On plante un jardin dans le sol de ciment. On échange la parole et la soupe, et la nuit entière s’il le faut. Et le temps pourrait s’arrêter : on l’arrête. Le 1er avril ne viendra plus. On arrête de compter, on sera peut-être au mille mars un jour, s’il le faut. Il le faut. 

« S’il est légitime de rêver d’un autre monde, il ne l’est pas de dégrader celui-ci », dit celle qui possède mandat sur cette ville. Ce qui est dégradé depuis longtemps, c’est ce monde-ci et l’inscription dans nos corps de son rêve depuis longtemps impossible. Ce qui est dégradé, c’est la ville elle-même bâti pour d’autres que nous, pour personne. Nous sommes pour la dégradation. Nous sommes pour la dévastation s’il le faut. 

Il n’est pas légitime de rêver d’un autre monde, il est impérieux de le penser et de le rendre possible. Il n’est pas illégitime de dégrader ce monde-ci : il l’est de notre devoir.

Au nom de ceux qui partent pour ici rêver d’autres départs : ici commence ailleurs le monde qui serait le nôtre, vivant et dense, dans le secret d’amours inaltérables désormais. Ici est l’amour inaltérable. Ici est cet ailleurs même qui commence, enfin. 

Arnaud MAÏSETTI


Arnaud Maïsetti vit et écrit entre Paris et Marseille, où il enseigne le théâtre à l'université d'Aix-Marseille. Vous pouvez le retrouver sur son site Arnaud Maïsetti | CarnetsFacebook et Twitter @amaisetti.