Foot : le club napolitain qui a joué contre la Camorra

Foot : le club napolitain qui a joué contre la Camorra

Dans une banlieue de Naples, une équipe de football qui avait appartenu jusqu'en 2011 à Giuseppe Polvorino, un des chefs de la Camorra, en fuite avant d'être finalement arrêté en Espagne en 2012, a été confiée par les magistrats à une association antimafia. Débarrassée de la mainmise de la Camorra, elle a remporté le championnat local en 2013. Telle est l’histoire de la Nuova Quarto, que les envieux ont surnommé l’“équipe des flics”.
 

La Nuova Quarto à l’entraînement. Photo: Roberto Salomone.

Le soleil cogne fort sur cette tranche d’avril qui vire prématurément à l’été. Sur les gradins du Giarrusso on se sent sans défense, comme les footballeurs sur le terrain devant les joyeux drilles qui ont pensé bien faire en brûlant les filets, à la veille du rush final du championnat, pour éviter que D’Auria le buteur ne vienne les gonfler, et n’accomplisse ainsi le rêve de ceux qui n’ont pas voulu se rendre à la réalité d’une ville entière confiée à la camorra: faire remporter le championnat à “l’équipe des flics”, comme les supporteurs adverses nomme péjorativement la Nuova Quarto, parce qu’elle respecte les lois sur les terrains de football de l’interminable banlieue de Naples où elle est amenée à jouer.

Le stade de Quarto longe le cimetière. Il ressemble à une coquille cernée de petites collines agréables ponctuées de pavillons d’où, avec une bonne longue vue, on pourrait suivre les faits et gestes des petits championnats locaux. On se croirait dans quelque pays d’Amérique centrale, alors que nous sommes au cœur des champs phlégréens, entre Pozzuoli et Giugliano. La pelouse du stade San Paolo di Fuorigrotta, la scène des prouesses de Diego Armando Maradona que tous les footballeurs de l’équipe locale ambitionnent de fouler aux pieds au moins une fois dans leur vie, est par-delà les collines, vers la mer, à tout juste neuf kilomètres de distance. La SSC Naples d’Edinson Cavani et Marek Hamsik est redevenue l’une des grandes équipes d’Italie et d’Europe, et si l’on tend l’oreille les jours des défis les plus importants, on croit entendre le grondement de la foule porté par le sirocco, comme l’écho de la mer lorsqu’on approche un coquillage de son oreille.

Les rêveurs de Quarto

Un autre rêve est en train de se réaliser dans cette petite ville de 40 000 habitants du bout de la banlieue nord de Naples: celui d’une poignée de jeunes soustraits à la loi de la rue et impliqués dans un projet qui exige d’eux qu’ils ne tombent pas dans l’illégalité, le rêve d’une équipe arrachée des mains de la camorra et rendue à la citoyenneté, un projet qui révèle aussi que ce qui a trait au football est politique et culturel.

La ville de Quarto n’est qu’un commissariat: la société de football comme la municipalité. Ce n’est pas la première fois qu’une administration communale dans ces parages ne parvient pas à mener son mandat à terme et est licenciée d’office à cause d’infiltrations de la camorra: le maire Massimo Carandente Giarrusso a démissionné il y a un an, sans avoir été mis en examen, après une perquisition de son domicile et une enquête judiciaire qui concernaient, entre autres, la tête de liste municipale de son parti, le Pdl, et un autre conseiller de la liste « Noi Sud », de centre-droit elle aussi. La salle du conseil est dédiée à Peppino Impastato, victime de la mafia, et la lecture des motivations de la dissolution du conseil municipal, décrétée par le Conseil des ministres le 27 mars dernier, a de quoi faire blêmir: c’était précisément dans les pièces dédiées au jeune activiste sicilien qu’on a torturé avant de le faire sauter sur les rails de la voie Cinisi-Palerme que se poursuivaient les malversations contre lesquelles il s’était battu: adjudications confiées à des sociétés soupçonnées d’appartenir à la camorra, permis de construire abusifs, autorisations suspectes pour des centres commerciaux.

Voilà pourquoi ici la démocratie est en suspens, mais ça n’a pas l’air d’inquiéter grand monde, semble-t-il. Par accoutumance, par une faible habitude à la mobilisation, parce que changer les choses à la racine voudrait dire, littéralement, être radical, prêt à combattre les forces conservatrices et les intérêts de la pègre, et bien peu sont disposés à le faire. Les jeunes du collectif Quarto Mondo sont radicaux bien sûr, eux qui ont occupé et ont fait vivre une structure de toile qui a coûté 700 mille euros de fonds publics pour qu’on la laisse ensuite se détériorer, en prenant le risque de la voir brûler dans un attentat mystérieux. Ce petit groupe de pionniers peut même s’afficher révolutionnaire puisqu’il s’est vu confier une équipe de football mise en saisie après avoir été gouvernée par le clan hégémonique du secteur et qu’il a décidé d’en faire un projet politique et culturel, en essayant de démontrer qu’il est possible de continuer, et de vaincre, non avec un homme seul aux commandes comme cela a été le cas jusqu’à hier, mais avec un projet de propriété collective.

Maradona junior

Au Giarrusso, des filets flambant neufs ont remplacé ceux qui ont été brûlés, sur la tribune a été hissé le drapeau jaune de l’association antimafia Libera qui tranche avec les couleurs blanches et bleues de l’équipe. Le terrain est clôturé de manière à éviter d’autres mauvaises plaisanteries, et la surveillance est confiée à quelques caméras qui enregistrent dans la neutralité tout ce qui se passe sur une pelouse synthétique qui rend plus dure encore la chaleur précoce. Comme c’est souvent le cas dans le sud de l’Italie, la beauté des lieux le dispute à un désordre urbanistique où les points de repère deviennent un supermarché plus grand que les autres, des ronds-points, le cimetière, le terrain de football. C’est un chaos qui naît non seulement d’un individualisme latin trop facilement pardonné, mais surtout d’une politique immobilière régulée par les clientélismes.

L’unique administrateur de l’équipe Ssd Quarto s’appelait Castrese Paragliola, et comme nombre de caciques méridionaux il avait la marotte du football. Il avait gagné son quart d’heure de notoriété en acquérant un jour Diego Armando Maradona. Non pas ce frisé tout de génie et d’excès qui pendant sept ans avait hypnotisé la ville entière de Naples par ses magies balistiques, mais un jeune homme qui portait le même nom avec une minuscule apostille: jr. C’était le fruit, reconnu sur le tard, d’une escapade du débauché avec une jeune Napolitaine, Cristina Sinagra. On avait espéré, à Naples, que le plus grand talent que le football ait jamais connu pouvait être cloné, et le petit Diego avait donné quelques espoirs que le miracle puisse s’accomplir: qu’il soit pareil à son père, “tel père tel fils” est une expression proverbiale qui, dans la région, est considérée comme une loi. Mais on avait dû finalement se rendre à l’évidence: ils se ressemblaient à l’évidence comme deux gouttes d’eau, mais comme chez le fils illégitime d’un noble il peut arriver que ne coule aucune goutte de sang bleu, du pied gauche du rejeton de pibe de oro la poésie était parfaitement absente.

L’espoir en Diego Armando Sinagra ne dura pas beaucoup, et les supporteurs du Quarto continuèrent à lui préférer les footballeurs napolitains. Le président Castrese Paragliola connut le même sort. En amenant Maradona jr à Quarto, il avait pensé imiter le mythique président de la SSC Naples Corrado Ferlaino qui avait acquis son père au FC Barcelone. Il mordit la poussière il y a deux ans, accusé d’agir au nom et pour le compte du clan Polverino de Marano, dont les chefs géraient les activités criminelles depuis leur refuge doré en Espagne.
“Maintenant c’est une toute autre affaire”. Gianfranco Colonna est le secrétaire de la Ssd Quarto, la société saisie au vieux président et maintenue en vie grâce à un stratagème: constituer la Nuova Quarto pour la légalité afin de se voir confier l’équipe une fois que se produirait la confiscation. Colonna est un ancien ouvrier de l’Agip, en retraite désormais. “J’ai travaillé avec tous les présidents, mais cette fois c’est très différent. Avant il y avait un genre de père fouettard, comme cela arrive souvent dans les petites sociétés de football, mais maintenant on fait des assemblées et on essaie d’impliquer les gens. Ce n’est pas un travail facile, s’il n’y avait pas eu Cuomo et Catalano aujourd’hui tout serait fini”, dit-il alors que sur le terrain de jeu les joueurs s’entraînent et essaient des schémas sous le soleil cuisant.

Il a raison: Cuomo et Catalano sont les inventeurs de ce petit miracle. Luca Catalano est l’administrateur judiciaire nommé par la Dda [Direction Juridictionelle Antimafia] pour contrôler la vieille société, Luigi Cuomo quant à lui est l’esprit de la Nuova Quarto pour tout ce qui touche à la légalité. Président de l’association antiracket Sos Impresa, il a déjà relevé le premier défi, parfaitement anticipé: refonder l’équipe de football soustraite aux clans avec l’implication de citoyens, de petits entrepreneurs et des joueurs qui ont accepté de jouer le jeu, l’emmener remporter des victoires sur les terrains les plus difficiles de la province de Naples, redonner le stade – substantiellement privé de sa vieille administration – au plaisir du public. Il faudra désormais relever un deuxième défi, qui ne concerne pas seulement la poursuite du projet et l’attribution définitive de l’équipe, mais l’implication économique de la partie saine de la ville. “Nous pensons à des parts qui ne dépassent pas les 5 mille euros”, explique Cuomo, une sorte d’actionnariat diffus avec la garantie de la Banca Etica pour affronter le prochain championnat. Pour le moment la Nuova Quarto peut compter sur le soutien de l’association Libera -qui a fait arriver ici la Caravane antimafia, il y a deux semaines -et de la Coop, un sponsor de niveau national qui a contribué à financer une partie des 200 mille euros nécessaires à couvrir les dépenses vives d’un championnat même mineur comme celui de la Promotion. Aussi parce que, avec la SCC Naples à quelques kilomètres et les directs télévisés qui ont vidé les stades mineurs, sur les gradins du Giarrusso on ne compte guère chaque dimanche que quelques centaines de personnes, et faire payer le billet d’entrée signifierait à jouer à huis clos.

En réalité, il y a aussi un autre personnage dans cette histoire . Il s’agit d’Antonello Ardituro et c’est un magistrat de la Cour d’appel antimafia de Naples. C’est lui qui a cru dans le projet présenté par Cuomo et par les représentants de l’antiracket de Quarto, et il en a été à ce point bouleversé qu’il s’est affiché sur les gradins de l’unique tribune du Giarrusso pour soutenir les blancs et bleus, excité comme un gamin devant les tirs réussis du buteur D’Auria, 26 pour tout le championnat. Trois de moins que le buteur uruguayen Cavani, que se disputent la moitié des clubs européens.

Le « boss » Giuseppe Polverino.

 

Les footballeurs

Roberto D’Auria n’est pas le seul protagoniste de la saison exceptionnelle –dans tous les sens du terme– de la Nuova Quarto. C’est un des joueurs qui a la plus grande expérience et un leader même en dehors du terrain, comme les journalistes ont coutume de dire dans ces cas-là. Il a même joué en séries A et B, dans la moitié de l’Italie, avant d’accepter d’être impliqué dans le projet anticamorra: “Ils m’ont demandé si je voulais en faire partie et j’ai volontiers accepté. Mais je ne pensais pas qu’il y aurait eu une telle attention médiatique”, dit-il. Pour faire partie de la Nuova Quarto il ne suffit pas d’être des jeunes talentueux ou de vieux corsaires des séries C ou D: il est nécessaire de signer un code éthique qui prévoit un casier judiciaire vierge et un comportement irréprochable sur le terrain comme à l’extérieur. Un seul joueur jusqu’à présent a été mis à l’écart: il avait reçu un Daspo – l’interdiction d’assister aux matchs de football prévue par la loi Maroni – parce qu’il était impliqué dans des incidents entre ultras durant un match de la SSC Naples. Le règlement interne est de fer et il est affiché comme les dix commandements dans les vestiaires sur un mur qui fait face à l’inscription « vive Jésus »: 30 euros d’amende pour qui se dispute avec un camarade, 75 si la victime est l’entraîneur; 50 euros pour qui subtilise de l’habillement ou du matériel de la société, renvoi immédiat pour qui est surpris à voler de l’argent ou des objets dans les vestiaires.

En compensation, tous les footballeurs ont des contrats réguliers – chose qui, à les entendre, ne leur arrive presque jamais dans les séries inférieures. La moyenne des revenus est de mille euros par mois, même si – comme cela se produit pour les collègues des séries supérieures – certains gagnent assez pour en faire leur revenu et d’autres qui parviennent à peine à tirer 300-400 euros par mois. L’autre attaquant Luca Tucci travaille comme pompier quand il raccroche ses chaussures à crampons, presque tous font des études, plusieurs sont au chômage, et le trois-quart Franco Palma s’adonne au beach soccer durant la période estivale – “j’ai aussi joué à Ostie”, raconte-t-il. Pour beaucoup, dans le coin, être footballeur dans les séries inférieures peut être même considérer comme un bon emploi : “Par les temps qui courent on gagne plus avec le football qu’en travaillant”, commente D’Auria. Mais ce n’est peut-être pas seulement pour ça qu’il ne manque presque jamais personne aux entraînements: cinq fois par semaine, plus le match du week-end. Un véritable engagement.

L’entraîneur Ciro Amorosetti, enseignant dans la vie, est très exigeant sur le plan de la discipline et de la préparation des athlètes. Massimo Assante, qui suit les jeunes avec lui, a été le gardien remplaçant de “giaguaro” Luciano Castellini dans la SSC Naples d’avant Maradona, aux débuts des années 80. Amorosetti, ce n’est pas Zeman qui fait gravir aux footballeurs les gradins du stade, pourtant il emmène ses jeunes dans une ruelle en pente à laquelle on accède par une sortie latérale du stade et les envoie bûcher dans un gymnase aménagé sous la tribune de manière spartiate: sol en béton, parois en parpaings blanchis à la chaux, de nombreux haltères et beaucoup de musculation et de pompes. Nous sommes loin du soap opera des directs sur Sky depuis les vestiaires de la série A, mais probablement plus proches de la nature plus authentique, populaire, du football. Même si, dans les vestiaires, on ne parle de rien d’autre que des footballeurs les plus chanceux de la SCC Naples: Hamsik surtout, même si l’entraîneur n’arrête pas de faire l’éloge de l’intelligence tactique et des capacités athlétiques du suisse-kosovar Valon Behrami de Mitrovica, la ville inexorablement coupée en deux pas une rivière et un conflit ethnique dévastateur avec les Serbes de l’autre rive.

Aucun des joueurs du Quarto ne croit que l’animosité avec laquelle les adversaires les combattent sur chaque terrain soit le fruit d’une préméditation. Plus que tout, soutiennent-ils, ce sont l’attention médiatique autour de l’équipe anticamorra et le fait qu’elle soit en tête de classement qui décuplent l’esprit de compétition des adversaires. À Villa Literno le “dirigeant unique”(1) Cuomo a perdu patience et il a dénoncé, exaspéré: “Chaque transfert se transforme en une sorte de chasse à l’homme à notre égard”. En outre, “pour les supporters invités nous sommes l’équipe des flics, des poulets”, et on sait que les forces de l’ordre dans le milieu du football ne sont pas particulièrement appréciés. Le stéréotype est d’autant plus présent que, précisément en vertu de la particularité de la Nuova Quarto et des intimidations reçues, on doit dribbler à chaque nouveau match non seulement les adversaires mais aussi les blindés de la police envoyés pour garantir la sécurité et l’intégrité des footballeurs.

Depuis le début, l’équipe a été visée par des actes de vandalisme, dont le dernier a été l’incendie des filets, justement. Mais l’intimidation la plus dure a été quand, le 27 janvier dernier, un groupe d’inconnus -au moins quatre, selon les enquêteurs- a défoncé une grille de fer massif et est entré dans le secrétariat, en volant trophées et fanions, les derniers venus d’un trophée de la légalité et d’un match avec une représentation de l’Association nationale des magistrats. Mais ils ne s’en sont pas pris aux autres choses de valeur. “Ils voulaient nous envoyer un signal, il s’agit de représailles”, disent-ils tous, et il est difficile de leur donner tort.

C’est pour cela que, en remportant le championnat après un match de barrage tourmenté avec la Frattese, avec laquelle elle avait partagé la première place, la Nuova Quarto a frappé au cœur du sentiment de toute puissance des boss, de leur narcissisme et de la sensation que rien ne peut se construire sans leur argent et leur capacité de commandement. Les équipes de football sont un puissant instrument pour s’emparer du consensus, c’est à travers elles que les mafias font de la politique, comme ont écrit les magistrats de Reggio à propos de l’enquête “All Clean” qui a conduit il y a un an à la saisie de deux autres sociétés de football de série D, l’Interpiana et le Sapri, appartenant toutes deux, à travers des prête-nom, au clan Pesce de Rosarno.

Les magistrats de la Dda de Naples et les dirigeants de la Nuova Quarto le savent bien, et c’est pour cela que le ministère public Antonello Ardituro n’a pas manqué d’apporter son soutien à l’équipe de l’entraîneur Amorosetti. Il s’agit de démontrer, comme le dit le slogan de l’équipe anticamorra, qu’“avec la légalité on gagne toujours”.

Angelo MASTRANDEA

Reportage original paru sur Alias, supplément du Journal Il Manifesto, en avril 2013. 

Traduit de l’italien par Olivier Favier. Angelo Mastrandrea est directeur-adjoint du Manifesto

Pour être complets, nous devons ajouter que l'équipe anti-camorra de Naples s'est effondrée un an après cet article. Salaires impayés, brouille de l'équipe avec les dirigeants, pressions continues de la Camorra, manque de professionnalisme. La justice peut-elle vraiment diriger un club de football pour, comme l'affirmait le slogan de la Quarto, prouver qu'avec la légalité, on l'emporte toujours.