Ethan Murrow, y a un blême ! à la suite des Ingres, Dürer ou Dali

Ethan Murrow, y a un blême ! à la suite des Ingres, Dürer ou Dali

Du trop de réalité, Ethan Murrow se sent alité … pas moyen de sortir du réel à moins de le reconfigurer. Et c’est justement son travail à la suite des Ingres, Dürer ou Dali. Attention les monstres ont débarqué.    


Maître du dessin, assurèment Murrow l’est. Il est sorti avec la plus haute distinction jamais accordée à un étudiant de sa fac des Beaux arts, (Carleton College, Northfield, MN.) tellement il était brillant. Pointu, on dira comme ses crayons et affûté, comme son œil pour ses photos. Mais pourquoi tant de haine, dira-t-on ? Pas exactement de la haine, mais la sensation d’un monde qu’on aurait voulu lui vendre comme parfait.

Cod fishery

Cod fishery

« J’ai grandi dans le petit état du Vermont, à la campagne, au nord-est des Etats-Unis : il s’agit d’un endroit réputé pour ses très belles terres agricoles, sa forêt luxuriante et ses villes pittoresques. Chacun a coutume de se pâmer devant ses paysages magnifiques tant ils apparaissent tels que dans le passé. Nombre de ses vieilles maisons et anciennes granges ont été joliment restaurées et ont retrouvé leur aspect d’origine. La nostalgie est célébrée avec une idéalisation du 19ème siècle liée à l’époque coloniale et à ses idéaux agraires en matière de propriété et de nationalisme."

Moby Dick

Moby Dick

"C’est pourquoi le terme nostalgie s’applique parfaitement au Vermont : la vérité est arrangée afin de nous apparaître plus agréable. Et je suis moi-même complice de cet élan : ma famille a emménagé dans cet Etat afin d’y exploiter une ferme dans les années soixante-dix. Cette idéalisation des temps passés s’appuie sur de bonnes raisons : l’Etat a besoin de revenus, l’Histoire apporte du répit et du réconfort - particulièrement aux visiteurs étrangers- et l’on a pris l’habitude de croire en ce récit. Je me suis moi-même accoutumé à cet Age d’Or recréé, cette « vie en rose » qui n’a pourtant jamais existé, ou seulement en partie."

"Mais si nous pouvons nous arranger avec la nostalgie et rejeter les éléments qui nous dérangent en les transformant en notions romantiques, en fin de compte, nous en sommes tous au même point, conscients de l’utilisation que nous faisons de l’idéalisation afin de gérer nos attentes et nos frustrations. Se contenter de la vérité n’est humainement pas possible, et nous avons besoin de nous déconnecter d’une réalité souvent injuste et désordonnée.

Une partie de moi en a terminé avec cette vérité arrangée car je sais que nous devons croire en nos racines et en notre passé afin d’être en mesure d’évoluer et de vivre ensemble, en société. Cependant une autre moitié de ma personne, en repensant à cette ferme de mon enfance et aux mensonges qui vont avec, veut y mettre le feu. »

The Clock

The Clock

Et toute sa stratégie de trouver sa place dans le monde creuse l’écart qu’il symbolise dans ses créations : «  La nostalgie est une réparation artisanale, c’est une opération consistant à se rétablir. Mais elle est un pouvoir : elle a la capacité de cacher dans les archives les faits brutaux de la réalité racontés par quelques uns sur l’histoire d’une majorité. Mes dessins de la série « Hankering The Past » sont imprégnés d’idéaux et de stéréotypes, de sauvetages imparfaits et de réparations laborieuses du passé. Ils sont intégrés dans des scénarios de réhabilitation où prennent place des héros flamboyants. Ils jouent des apparences, balancent entre hésitations et simulacres tandis que l’ancien rencontre le nouveau et que l’affrontement commence. Ils ne sont avant tout qu’une vision, qu’une version subjective d’un événement, car l’Histoire n’est que ça. »

Guerilla réveille

Guerilla réveille

Pour offrir sa prétendue réalité « améliorée » Ethan Murrow procède par petits films avec, à  la base de ce travail,  des mises en scène de la vie de ces doux rêveurs. L’artiste joue lui-même la plupart des rôles et sa femme, Vita Weinsten, tient la caméra. Les photographies prises pendant les tournages sont ensuite minutieusement reproduites, sans aucune recréation, au crayon sur papier. Dessins « photoréalistes », à la manière des illustrations des journaux américains des années 50. La technique d’Ethan, d’une extrême précision, sert son discours : en lui donnant l’aspect d’une photographie de reportage, il rend l’irréel réel.

Wake

Wake

Alors se dégage le chemin emprunté par l’artiste. Peu importe le but visé et sa réalisation, seul le chemin qui y conduit a de l’importance : le chercheur d’or, même infructueux, est riche de sa persévérance ; les fous volants ont le courage et l’endurance des risques qu’ils encourent, les chercheurs de sirènes sont sincères dans leur quête. Tous ces personnages sont riches des efforts accomplis pour réaliser leurs projets, même vains et voués à l’échec dès le départ, ils n’en demeurent pas moins authentiques et sincères.

Et l'écran de se baisser sur cette séquence avant que l'artiste n'entreprenne une autre coupe dans la mentalité américaine, une coupe en biais, une coupe signifiante, une coupe dans l'absurde de la représentation avec sa mise à distance absurde par son insolite proximité. Mesdames et messieurs,  Ethan Murrow.