La dernière demeure de Guy Debord, par Arnaud Viviant

La dernière demeure de Guy Debord, par Arnaud Viviant

DÉRIVE À CHAMPOT, EN HAUTE-LOIRE

Peu après le suicide de Guy Debord, exercice de promenade en Haute-Loire où il s'était retiré. Adossée à la montagne, balayée par les vents et cernée par les bois, la maison est vide... Alors, on erre à la recherche de témoignages, de traces: un maçon, quelques cendres. Par Arnaud Viviant

La maison de Debord à Champot, (c) Luc Olivier

Champot, envoyé spécial - APRÈS TOUT, il n'y avait guère de raison de se rendre à Champot deux semaines après le suicide de son plus fameux habitant. Un pélerinage? Pas vraiment le genre de la maison. Une funèbre balade littéraire? Ainsi qu'on sera amené à l'écrire, on ne se promène pas dans Champot comme on dérive dans Prague avec Kafka en tête, ou dans Lisbonne en rêvant aux rêves de Pessoa. Ce fragment de terre d'Auvergne n'est guère habité, au propre comme au figuré. Ni habitable. Si jamais on y cherchait une âme, les vents ­ ces vents violents dont Guy Debord raconte dans Panégyrique qu'ils «peuvent se lever de trois directions» ­ l'avaient soulevée depuis des jours, et chassée au loin.

La postière de Bellevue-la-Montagne, un village posé sur une route serpentine à mille mètres d'altitude, équidistant du Puy et de La Chaise-Dieu, avait dit: «A la station-service Gallon, tournez à droite. Et encore deux fois à droite.» Là serait Champot, lieu-dit qu'un panneau taillé dans le bois par un homme (le nôtre?) soucieux du voyageur égaré, indiquerait maigrement. Champot qui se résume à quatre fermes, à qui seule la magnifique obstination des hommes à définir les choses a pu offrir un nom. Quitte à ce qu'il hésite entre le champêtre et le pot de chambre, le bucolique et le cul-de-sac.

The Debord/Becker-Ho postbox at Champot (c) Andy Merrifield

La plus grande des habitations, la première sur le chemin et la plus ancienne en apparence, est la bonne. L'étiquette sur la boîte aux lettres inoxydable l'affirme: Debord-Becker. La maison appartient en effet au frère d'Alice Becker-Ho, la compagne de Guy Debord. C'est une grande bâtisse ceinte de murs, trois corps de bâtiments qui s'appuient les uns sur les autres pour résister bancalement au dénivelé du terrain. Les volets sont clos. Dans la ferme d'en face, un chien-loup situationniste aboie de sèches insultes.

Comme l'écrit un promeneur littéraire plus sérieux que nous: «On lit un de ces livres dont une ville est le lieu et puis, débarquant un jour pour la première fois, on constate que rien n'a changé depuis qu'on n'y est jamais allé.» C'est également vrai pour les hameaux. Rien n'a bougé à Champot depuis qu'on s'y est rendu par la lecture. Les bois d'alentour qui trônent dans une belle page de Panégyrique sont là. «Ceux de la lande du nord, plus dispersés, se courbaient et vibraient comme des navires surpris à l'ancre dans une rade ouverte. Les arbres qui gardaient la butte devant la maison, très groupés, s'appuyaient dans leur résistance, le premier rang brisant le choc toujours renouvelé du vent d'ouest. Plus loin, l'alignement des bois disposés en carrés évoquait les troupes rangées en échiquier dans certains tableaux de bataille du XVIIIe siècle.» Champot est de ces pays où les stratèges n'ont plus que les arbres à commander. Et même décapitée, leur armée de terre et de ciel nous repousse encore.

Alors on erre à Bellevue-la-Montagne à la recherche de témoignages. On va à la mairie où la secrétaire finit muettement son service. On se réfugie à l'hôtel des Voyageurs, heureusement tenu par la bavarde Mme Champon: «Oh Guy Debord, pour sûr qu'on le connaissait! Mon mari a refait sa charpente, il y a des années de ça. Au début, on le voyait au café puis après, il ne venait plus. Si on avait su qu'il allait mal, on l'aurait aidé, nous.» Après nous avoir fait visiter sa salle de réveillon en parpaings, toute neuve, avec guirlandes électriques et sono clinquante, elle nous avoue être passée à la morgue du Puy, au lendemain du suicide. «La mort ne me fait pas peur, dit-elle. Je faisais des piqûres dans le maquis à dix-huit ans. Et au village, c'est moi qu'on appelle pour laver les défunts.» Mais à la morgue, ils lui ont répondu qu'ils n'avaient rien. A douter de la mort.

Puis Mme Champon nous présente le maçon. Il vivait à Champot, avait surélevé les murs de la ferme de Debord («Se camoufler comme ça, c'est pas normal», songe tout haut Mme Champon) ­ et le situationniste lui avait donné un de ses livres. «Je ne sais plus où je l'ai foutu, le bouquin, mais c'était compliqué», dit le maçon, de l'air de celui qui sait d'avance que ce ne sont pas les livres qui l'aideront à monter ses murs.

Sur la route du Puy, on s'arrête à la gendarmerie la plus proche, celle de Saint-Paulien, pour faire Rouletabille ou simplement journaliste. Histoire aussi de tordre le cou à certaines rumeurs qui, déjà, circulaient à Paris, et que les suicides presque concomitants de Roger Stéphane et de l'éditeur Gérard Voitet, par ailleurs notaire de Gérard Lebovici, avaient encore amplifiées. Avant notre départ, une connaissance nous chuchotait ainsi dans un café de Saint-Germain: «Il paraît qu'il avait reçu la visite de la police quelques jours avant son suicide.» Mais les gendarmes de Saint-Paulien démentent. Ils n'étaient jamais montés là-haut avant le drame, l'habitant célèbre ne s'étant jamais fait remarquer. «De toute façon, si on y était allé, on ne vous le dirait pas», ajoutent-ils avec une brave malice de gendarmes. Ils affirment que le corps a été incinéré (et plus tard, on apprendra que les cendres ont été dispersées à la pointe du square du Vert-Galant, sur l'île de la Cité, Paris).

De retour au Puy, on pousse même le vice jusqu'à téléphoner au substitut du procureur. «S'il y a eu descente de police, dit celui-ci en substance, ce ne sont pas des services du département qui sont intervenus.» Pour lui, l'affaire est définitivement classée.

Tout cela, c'était avant qu'on prenne connaissance de l'émouvante dernière lettre de Guy Debord à Brigitte Cornand, celle qui sera insérée à la fin de la soirée de Canal Plus, et qui dit: «Maladie appelée polynévrite alcoolique, remarquée à l'automne 90. D'abord presque imperceptible, puis progressive. Devenue réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 94.

«Comme dans toute maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher, ni accepter de se soigner. C'est le contraire de la maladie que l'on peut contracter par une regrettable imprudence. Il y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie.»

Il n'y avait guère de raison de se rendre à Champot. Sinon la recherche d'un point final. Quelque chose comme: ceux qui ne croient pas à l'aventure de la mort ne croient pas non plus à l'aventure de la vie.  

Arnaud VIVIANT— 9 janvier 1995, Libération

Guy Debord à la sixième conférence de l'Internationale situationniste, 1962, Anvers

Guy Debord à la sixième conférence de l'Internationale situationniste, 1962, Anvers