Rien n'est crucial, le roman des enfants mutants de Pablo Guttierez

Rien n'est crucial, le roman des enfants mutants de Pablo Guttierez

Magui et Lécou, enfants des marges espagnoles, à l’assaut improbable et paradoxalement amoureux du monde contemporain.

Publié en 2010, traduit en français en 2016 par Florence Cuillé chez Christophe Lucquin, le deuxième roman de l’Espagnol Pablo Gutiérrez parvient à inventer un extraordinaire langage usant du regard d’enfants mutants à bien des égards pour décrire un univers baroque qui est pourtant assurément le nôtre, celui de l’Espagne contemporaine.

Les héros de ce conte acide – et pourtant curieusement nimbé, tout au long, d’une rare et authentique tendresse – sont en effet deux enfants : Margarita (ou Marga, ou Magui) et Lécumberri (ou Antonio, ou Lécou). L’un sera arraché plus ou moins clandestinement à ses parents junkies au dernier degré par un bienfaiteur d’un genre nouveau, créateur d’un mouvement néo-chrétien, catholique charismatique qui cherche à peser de plus en plus sur l’Église d’Espagne. L’autre vivra sa solitude personnelle aux côtés de sa mère divorcée, profondément dépressive, puis entièrement dévouée à un nouvel homme pétri de certitudes. Tout les sépare, tout les rapproche, et c’est dans l’agilité d’une gigantesque boucle de flashback aussi tragique que comique qu’il nous sera permis, par la voix d’un narrateur dont la nature ne se dévoilera que fort tard, de découvrir ce que furent les enfances et les adolescences de Magui et de Lécou.

Chaque chose à sa place : la table bien rangée, le cahier et le stylo, le mugissement du monde en marge de ce rectangle avec son ennuyeuse répétition d’attraction de foire. C’est l’été, la vieille ouvre les fenêtres et la toujours-allumée tonne dans le patio de lumière. Toute l’angoisse de sa petite maison – les longues heures, le téléphone muet, les cheveux sales – s’infiltre et suinte, se calcifie en moi, s’ajoute à la liste des mensonges et des devoirs qui me poursuivent chaque jour et ne me laisseront pas en paix tant que je ne me déciderai pas à les envoyer au diable et à me transformer en ermite et à cultiver des tomates et élever des poules et à me passer de presque tout comme par exemple
de papier hygiénique
de mousse à raser
de syntaxe

Il faut une sorte de folie conceptuelle et langagière pour parvenir à proposer avec la force singulière de l’évidence un décodage du monde contemporain à travers deux regards à la fois sincèrement naïfs, livrés qu’ils sont à eux-mêmes, enveloppés de leur ultra-moderne solitude, pour tenter de comprendre ce qui se produit autour d’eux, ce qui leur arrive, et quel sens portent – peut-être ou non – en eux les adultes, mais également d’une ruse forgée dans la difficulté qu’il s’agit peu à peu d’étouffer, en construisant patiemment, même si c’est instinctivement, un droit à considérer que « rien n’est crucial ».

Nous avions vu avec une certaine ferveur s’opérer ce décalage par lequel un personnage droit issu de la marge lit le monde avec une certitude quasiment conquérante qui nous impose un regard neuf : c’était le cas, par exemple et pour rester parmi des lectures relativement récentes, du concierge simple d’esprit de « L’ange gardien de Montevideo » (2012) de Felipe Polleri, du travesti esthéticien et aquariophile du « Salon de beauté » (1994) de Mario Bellatin, ou encore, dans une perspective différente, le terroriste matamore et obsessionnel de « La fête de l’âne » (2005) de Juan Francisco Ferré.

Une clôture en bois entourait la propriété, repeinte à chaque printemps par le père de Madame Junkie, qui était mort depuis des lustres lui aussi et à qui l’État avait remis cette maisonnée, car à côté allait passer une nouvelle rame pour le Talgo et qu’il serait chargé de veiller à ce que les rustres des plaines cultivées ne dérobent pas les pylônes en acier et ne risquent pas leur peau sous le caténaire, sauf que, au final, la ligne ne fut jamais construite et on lui donna la maisonnée quand même, parce que, bon, les frais étaient engagés et qu’ils mourraient de faim et, au moins, son beau-père s’était battu dans le bon camp lors du Grand Et Cetera, c’est pour cela que l’acte de propriété a toujours a été à son nom à elle, même si c’est lui qui signait les papiers, puisqu’il était le chef de famille, c’est comme ça qu’on appelait celui qui tapait le plus fort à l’époque.

Pablo Gutiérrez est ici particulièrement impressionnant lorsqu’il construit, en une succession de courtes images volées, son double roman d’apprentissage rétrospectif en tordant le langage à souhait pour donner aux réalités contemporaines une aura paradoxalement aussi sereine que paniquée. Jouant avec virtuosité entre les degrés de naïveté ou d’immédiateté que lui permettent ses deux protagonistes à la découverte de la vie, des contradictions familiales, des premiers émois sexuels ou sentimentaux, des rituels organisationnels de la vie en société, voire du travail salarié, il use également du recul acerbe ou ironique que lui fournit son narrateur caché, de ses adresses à des faits précis de l’histoire espagnole contemporaine (qu’il n’est toutefois, heureusement, pas nécessaire de connaître dans le détail pour apprécier en grand ce roman à la beauté décalée – je ne saurai par exemple pas estimer quelle part de l’artiste catholique charismatique Kiko Argüelllo, ou d’un autre célèbre prédicateur contemporain, se retrouve dans le personnage du Monsieur Grand et Loquace – le jeune Lécou, tout particulièrement, qualifiant ainsi par des surnoms opératoires les personnes qu’il rencontre au fur et à mesure dans sa vie).

Tout cela se passa dans les années quatre-vingt, lorsque les junkies étaient les maîtres du monde et vagabondaient et prenaient possession des terrains vagues sans agences immobilières, ni assistantes sociales pour s’y opposer ou, du moins, elles n’étaient pas assez nombreuses pour veiller à ce que la tripotée de gamins que les mamans junkies disséminaient dans Mondelaid aillent petit à petit en classe moins crasseux, s’asseyent correctement sur leur petite chaise, obéissent sagement à leur maîtresse et se laissent docilement expulser quand ils faisaient du grabuge dans la cour comme, par exemple,
pisser sur le visage d’un plus petit
lui secouer violemment la quéquette
tripoter la zézette d’une fille dans les toilettes,
ce qui était très fréquent dans ces affreuses années quatre-vingt, les enfants, ne laissez pas la toujours-allumée vous convaincre que vous êtes les seuls à vivre dans une époque d’agressivité démesurée, parce que, en réalité, avant on mordait pareil, on frappait pareil, on mettait les mains (les deux) là où il ne fallait pas, et on inventait des punitions cruelles destinées aux traîtres et aux pédés. Ce ne sont pas les films ni les jeux ultra-violents qui vous poussent, tels des zombies, à vous tuer à grands coups de beignes : si nous avions eu vos formidables caméscopes, nous aurions enregistré les mêmes branlées, les mêmes raclées d’anthologie infligées aux tendres qui nous faisaient tellement horreur. Mais le Super 8 Cinemax en plastique merdique, quel dommage, ne servait pas à cela.

Dans le cheminement des deux enfants, adolescents, tout jeunes adultes, que seront successivement Magui et Lécou, il est particulièrement remarquable, émouvant et inquiétant à la fois, de saisir les béquilles sur lesquelles ils s’efforceront de s’appuyer pour avancer, seuls face au monde, en s’étant forgés de toutes pièces cette doctrine personnelle transitoire du « Rien n’est crucial ». Détournant des éléments scolaires ou universitaires de base, et se constituant un corpus bien particulier d’attentes ou de non-attentes vis-à-vis du sexe, en ce qui concerne Magui, récupérant des motifs de la culture populaire, au premier rang desquels les comics américains et leurs super-héros, ou bien les personnages du Seigneur des Anneaux, en ce qui concerne Lécou, tous deux trouveront le moyen de se rencontrer dans les ressources hétéroclites d’une attaque de ténias et du… Manuel des Castors Juniors, icône emblématique d’un décalage grandissant entre rêve, réalité et projections respectives.

Mais le temps passa, les enfants, et le Temps est le corrupteur du bonheur, vous le savez tous, du bonheur de Magui et du vôtre, vous avez déjà senti l’écorchure de sa dent aiguë : rien ne restera de ces jours magiques et jaunes où vous laissiez les autres se décarcasser tandis que vous les contempliez du haut de votre terrasse recouverte de chaux, le vent du sud souffle, chaud et constant, le linge étendu s’agite comme des drapeaux qui fuient à la débandade.

Comme en un écho déformé du « La belle amour humaine » de Lyonel Trouillot, « Rien n’est crucial » bouillonne de dureté et de cruauté décapantes, déborde des ordures charriées par le flux de l’histoire comme par celui des égoïsmes accumulés, mais il rayonne aussi, et c’est dans ce mélange de choc que s’opère sa transmutation en beauté, de bienveillance et d’amour, explorés sous toutes leurs formes par les fantômes éthérés et machiavéliques d’un philosophe épicurien et d’un sage stoïcien qui se seraient alliés pour la circonstance. Ce roman endiablé d’un professeur de littérature à Cadiz dispose de tous les atouts pour faire rire et réfléchir, pour horrifier et pour émouvoir, pour faire vivre intensément la lectrice ou le lecteur.

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Et ainsi Lécou devint le seul hobbit engendré par des junkies à n’avoir jamais pris une quelconque substance toxique, à l’exception du sorbitol, de l’acidifiant et des gazéifiants habituels de la nourriture en conserve. Ça lui suffisait, ça et la merde délicate qui parcourait ses circuits, pour halluciner et délirer et voir des poupées de couleur sur les murs hyperblancs de son trou.
De toute façon, peut-être que cela n’aurait pas beaucoup servi, peut-être que cela aurait été un gaspillage de dépenser les billets qu’il n’avait pas dans l’un de ces sachets transmigrateurs, car son système nerveux avait dû rester définitivement chétif et appauvri quand la Femme à la Robe Sage se promenait sur ces terrains des années 1980 avec Lécou-fœtal dans son ventre, s’offrant des doubles doses dans un coin crasseux de son abri, Lécou-fœtal absorbant dans les sucs de la poche amniotique le trip de sa téléporteuse, Lécou minuscule astronaute, capsulé et drogué, Lécou qui naquit comme s’il ne voulait pas le faire, accroché comme un lézard aux parois de l’utérus, la maman junkie qui n’eut pas le temps d’arriver à la maternité, les trop jeunes médecins du foyer de charité lui sortirent le bébé à l’aide d’une pince, d’abord les petits pieds violacés, ensuite les petits bras et les petits ongles éraflant ce qu’il y a dedans, et en dernier la petite tête, qui sortit avec un plop comme le bouchon d’une bouteille au milieu de cette masse de placenta et de sang contaminé. Elle se tint creuse et ratatinée comme une cannette de Coca-Cola, lui se mit à pleurer et à trembler à cause de son premier syndrome de sevrage. (…)

Il n’était ni philosophe, ni métaphysicien, ni poète, mais il comprenait à sa manière, c’est-à-dire sans mettre de mot sur cette pensée à lui, que la résignation chrétienne (ou néochrétienne, ou protochrétienne, c’était pareil) était la bouche d’égout par laquelle s’écoulait le mensonge vagabond qu’avait été sa vie jusqu’ici.
Jusqu’ici.

Il ignorait, le jeune appelé Lécou, ingénu, hébété et un tantinet imbécile comme la majorité des hobbits, que l’Elfe Galadriel viendrait le sauver de cet immondice monotone, ce n’était qu’une question de mois.

Rien n'est crucial de Pablo Gutiérrez
Coup de cœur de Charybde2
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L'auteur Pablo Gutiérrez

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