La “crise des réfugiés” est une crise de l'Europe, et aussi de ses penseurs

La “crise des réfugiés” est une crise de l'Europe, et aussi de ses penseurs

On l'appelle "la crise des réfugiés", alors qu'en fait il s'agit d'une grave crise de l'Europe. Une crise telle qu'elle fait craindre que les forces centrifuges, les égoïsmes nationaux mesquins, les pulsions nationalistes, la croissance progressive des formations d'extrême-droite, la tendance des élites politiques nationales à la complaisance pour les humeurs les plus intolérantes de l'électorat, conduisent non seulement à une décomposition de l'unité européenne, mais qu'elles puissent contribuer à ouvrir des scénarios encore plus inquiétants.

Face à la "crise des réfugiés", les mesures prises par l'UE dans son ensemble et par les États chacun de son côté semblent aussi cyniques, irrespectueuses des droits humains les plus élémentaires, guidées par «une indifférence criminelle au sort des réfugiés» - pour citer Barbara Spinelli – qu'incohérentes, contradictoires et souvent contre-productives. Tant et si bien qu'elles semblent être le résultat d'un esprit collectif délirant, s'il est vrai que le délire est avant tout un trouble de la perception et de l'interprétation de la réalité.

À son tour, le délire a à voir avec l'évacuation, trop longtemps couvée, de l'ignominieux passé européen et des graves responsabilités politiques d'aujourd'hui: il est presque trivial de rappeler que la phase actuelle d'exodes forcés (y compris dans le cas des migrants dits économiques ) est un effet secondaire du néocolonialisme occidental et son interventionnisme armé, à savoir le travail de déstabilisation de vastes zones, de l'Afrique au Moyen-Orient, ainsi que la prédation économique et la dévastation, aussi de l'environnement commises par le capitalisme mondial.

L'accord signé sous forme de déclaration, entre l'UE et la Turquie le 18 Mars, est lui aussi délirant, en plus d'être illégal, mesquin et immoral : il viole les conventions internationales, les chartes et traités, y compris européens, et même le Traité sur fonctionnement de l'Union européenne, notamment son article. 218 qui réglemente les accords entre l'Union et les pays tiers, comme l'a noté Mauro Gatti.

Déploré par presque toutes les organisations humanitaires et même par le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, il légitime et donne le feu vert à la déportation massive des «migrants irréguliers», enfants compris, qui ont atterri dans les îles grecques à partir de la Turquie depuis le 20 mars. Pays tiers loin d'être sûr, dominé par un régime pour le moins autoritaire, la Turquie, qui excelle dans les violations du droit international et de la Convention européenne des droits de l'homme, ne garantit aucune protection aux demandeurs d'asile et réfugiés: il suffit de dire que, selon Amnesty international, de janvier à aujourd'hui, elle a rapatrié en Syrie un millier de réfugiés. Il y a donc un risque élevé que les réfugiés marchandés avec Ankara - "pour chaque Syrien rapatrié en Turquie depuis les îles grecques, un autre Syrien sera réinstallé par la Turquie", ânonne la déclaration- soient tôt ou tard re-déportésvers les zones de guerre d'où Ils avaient fui.

L'absurdité de cet accord est tout à fait claire : elle ne servira absolument pas, comme on le prétend, à décourager l'exode vers l'Europe et à démanteler "le business des trafiquants", mais contraindra les multitudes en fuite à entreprendre des voyages et à prendre des routes de plus en plus risqués. Son côté paradoxal est que la Grèce de Tsipras, éluepar certains nouveau phare du socialisme, est elle-même obligée de violer le droit international, en pratiquant des expulsions collectives et d'autres infractions graves, en plus de sa reconnaissance de la Turquie comme pays tiers sûr.

Tandis que que j'écris, j'apprends que «notre» Matteo Renzi est d'un tout autre avis : l'accord lui a tellement plu qu'il lui a inspiré la brillante idée de donner à l'UE une contribution de pensée, recueillie dans un non-paper (je cite textuellement : donc l'oxymore n'est pas de moi), dans lequel il propose d'étendre le modèle à d'autres pays tiers, de départ ou de transit, sûrs ou pas. En leur accordant des financements adéquats et une assistance technique et militaire afin de les amener à coopérer activement à stopper "les flux de migrants". Tusk et Junker, présidents respectivement de la Commission européenne et du Conseil européen, ont été à ce point enthousiasmés qu'ils ont immédiatement soumis le non-paper au Conseil des ministres des Affaires étrangères et de la Défense des vingt-huit.

Tout aussi insensée est la ruée pour se barricader derrière des frontières nationales, en érigeant des barrières de barbelés et même en déployant les armées: en octobre 2015, le parlement slovène a adopté presque à l'unanimité une loi qui donne des pouvoirs extraordinaires à l'armée, avant tout celui  de limiter la liberté de circulation des personnes; plus tard, en février 2016, celui de la Bulgarie a approuvé à son tour une disposition autorisant l'armée à se déployer à la frontière pour contenir la multitude de réfugiés sur la route des Balkans.

Dobova, Slovénie, octobre 2015: une version post-moderne de "l'esprit du monde à cheval" de maître Hegel

Rappelons que, entre 2015 et 2016 parmi les États membres de l'Union européenne qui ont rétabli les contrôles aux frontières il y a eu l'Autriche, le Danemark, l'Allemagne, la Suède et Hongrie; chez les non-membres, cela a été le cas de la Norvège et de la Macédoine, qui est également candidate à l'adhésion à l'UE. Par conséquent, toute scandaleuse et même auto-destructrice –destinée qu'elle est à provoquer aussi un préjudice économique, pas seulement à l'Italie - soit-elle, la dernière trouvaille autrichienne de la barrière  anti-réfugiés d'Autriche au Brenner n'est qu'une étape de plus dans la vague rampante de  souverainisme voire de nationalisme le plus délétère, qui traverse l'Europe.

Que la crise européenne est non seulement économique, mais aussi politique et idéologique, Slavoj Žižek nous l'avait répété à plusieurs reprises, faisant preuve de perspicacité et de clairvoyance. Il est donc assez surprenant que depuis un certain temps, un écrit après l'autre, il s'érige en ardent défenseur du «mode de vie de l'Europe occidentale», autrement dit, pour les réfugiés, «le prix à payer pour  l'hospitalité européenne »: c'est ce qu'il a écrit dans un long article paru le 9 septembre 2015 dans la London Review of Books, qui contient également une analyse qu'on peut partager des facteurs géopolitiques des exodes.

Slavoj Žižek , par Damir Nikšić

 Entre une citation de Staline et une référence au communisme, entre une métaphore hydraulique et l'autre ( "flux", "vague "...), il ne fait ici que faire la leçon à la gauche liberal, toute engagée dans la pratique de la tolérance et de la solidarité, allant même jusqu'à revendiquer l'ouverture des frontières:  d'hypocrites "belles âmes qui se sentent supérieures au monde corrompu dont  pourtant elles font partie". Et, tout en évoquant l'utopie du communisme, il tourne en dérision la petite utopie des réfugiés qui "exigent des autorités européennes, non seulement une alimentation adéquate et des soins médicaux", mais même la possibilité de rejoindre les pays européens "de leur choix". Une utopie que cette exigence, qu'il appelle «absolue» et «paradoxale»: eux, "qui sont dans des conditions de pauvreté, de misère et de danger", devraient se contenter d' "un minimum de sécurité et de bien-être", "censurer leur rêves "," accepter la place [...] qui leur est assignée par les autorités européennes".

Žižek réaffirme l'essentiel de son orientation dans un papier, redondant et fastidieux, publié le 16 novembre, 2015 sur In These Times, avec un titre plus qu'explicite : -«Après les attentats de Paris, la gauche doit épouser ses racines radicales occidentales » [sic, NdT]. Cet article était destiné en partie à répondre aux critiques (d'élitisme, de paternalisme, d'esprit réactionnaire) adressées à l'article précédent par certains, dont des noms illustres.

Ici l'appel rituel à la lutte de classe et à l'internationalisme prolétarien côtoie quelques déclarations surprenantes. Je n'en citerai que quelques-unes. Vu que nous sommes confrontés à un état d'urgence de fait - soutient Žižek - l'armée est "le seul agent" qui puisse organiser et coordonner à grande échelle de manière à réguler le «chaos» des réfugiés. En outre, le fait qu'ils vivent une situation désespérée "n'exclut aucunement que leur flux vers l'Europe fasse partie d'un projet bien planifié". Enfin: «Malgré la responsabilité (partielle) de l'Europe dans la situation que les réfugiés fuient, il est grand temps d'abandonner les mantras de gauche qui critiquent l'eurocentrisme» et se persuader que la plupart d'entre eux "proviennent d'une culture incompatible avec les concepts de droits humains propres à l'Europe occidentale ".

Cette apparente digression sur les pensées les plus récentes du philosophe slovène est utile pour avancer une question : le fait de se barricader derrière «nos valeurs» et «notre mode de vie» n'est-il pas peut-être une tendance symétrique à celle qui conduit à renforcer les frontières extérieures, fermer les frontières intérieures, ériger des murs, réels et symboliques? N'est-ce pas, aussi, un indice de la profonde crise de l'Europe?

Annamaria Rivera 
Traduit par  Fausto Giudice pour Tlaxcala. Une version réduite de cet article a paru dans le quotidien italien Il Manifesto du 17 avril 2016, sous le titre «Le délire de l'Europe».


Anthropologue, Annamaria Rivera est professeur d'ethnologie à l'Université de Bari. Auteure de nombreux ouvrages et rapports, elle se livre à la critique des catégories et concepts-clés des sciences sociales, s'attachant plus particulièrement aux formes changeantes de l'ethnocentrisme et du racisme dans les sociétés contemporaines. Elle a été l'une des fondatrices et porte-parole du "Réseau antiraciste" et reste engagée dans les combats pour les droits des migrants et le débat international sur les racismes.