Odéon (debout aussi), par Arnaud Maïsetti

Odéon (debout aussi), par Arnaud Maïsetti
Arnaud Maïsetti

Arnaud Maïsetti

La pluie tombe maintenant. 

La pluie tombe et le ciel à cet instant se déchire au-dessus du théâtre de l’Odéon. Le bleu ouvre une brèche dans le début de soirée. La pluie tombe d’un ciel parfaitement bleu.

La pluie tombe quand la lumière frappe la façade des lettres d’or du théâtre de l’Odéon. 

La pluie tombe et là-haut, du toit-terrasse qui surplombe Paris, les onze qui occupent le théâtre de l’Odéon crient fort des paroles qu’on n’entend pas, et qui tombent sur nous plus légèrement que la pluie. 

La pluie tombera sur toute la soirée dans cette lumière-là, du temps qui passe lentement sur nous. 

L’événement aura été celui-là : être au pied d’un théâtre occupé par des hommes et des femmes qui voudraient reprendre possession de leurs biens, de ce monde qui est le nôtre, d’un temps qui serait de nouveau acceptable.

On aurait voulu entrer, être dans ce théâtre aussi, qui est le nôtre, nous appartient comme ce monde. Mais entre le monde et nous, il n’y aura toujours que la police. En armure noire, casque qui voile visage, debout sur les marches : au premier qui s’approche, tous prêts à lever l’arme. 

Entre nous et le monde, il y aura au moins la pluie qui nous reliait tous.

On parle alors, du monde qui se prépare : on s’adresse aux hommes en armes aussi, on leur dit combien c’est pour eux aussi qu’on est là, et combien on les aime. Certains sourient. 

On distribue la nourriture. On invente des stratégies pour faire parvenir de la nourriture à ceux qui sont dans le théâtre, qui l’occupent. Le geste politique de cette soirée-là est d’inventer des manières de prolonger chaque jour d’une journée, de s’organiser ensemble, d’être ensemble ceux qui inventent ce mot d’ensemble. 

On regarde la façade du théâtre de l’Odéon en cherchant à s’abriter de la pluie.

La pluie tombe sur cela aussi. La pluie tombe sur toute cette pluie qui tombe.

Soudain, les camarades sur le toit-terrasse du théâtre de l’Odéon veulent nous dire quelque chose : ils hurlent ensemble. Ils disent que le théâtre de la Comédie-Française est occupé par nos camarades. Que le théâtre National de Strasbourg est occupé. Que ces théâtres qui sont les nôtres sont les nôtres ce soir. Il faut imaginer le bruit soudain que cela fait sur toute la Place.

La pluie pourrait bien tomber sur tout cela.

Dans le théâtre des affrontements de ces jours, c’est bien peu : c’est peut-être déjà considérable. Dans le théâtre d’opérations qui se lève, ces lieux sont des espaces marginaux, on le sait bien ; et pourtant, ce qui se joue dans ces décors monumentaux du passé, c’est aussi la possibilité de rejouer l’Histoire pour en déjouer la fatalité, de refuser les rôles qu’on nous fait endosser, de rejoindre, qui sait, la République par l’Art, qui ne sert qu'à rejoindre ensuite les puissances qui nous soulèveront.

Que l’art ne soit pas l’ornement de nos vies, mais la force qui les anime. 

Que la République ne soit pas une place à occuper, mais l’occupation qui déplace tout ce monde-ci. 

Qu’il s’effondre.

Celui qui se prépare ne sera peut-être pas mieux rangé, au moins sera-t-il le nôtre.

En rentrant, sur le quai du métro de l’Odéon, en face de nous, la belle Norah Krief attend aussi son métro. Soudain, elle chante, de sa voix immédiate et précise, longue, et chaude, et haute.

Elle chante « La Semaine Sanglante », avec une telle justesse. 

Un métro passe, qui nous emporte.

Arnaud MAÏSETTI