L'idiot la nuit (I), par Kenny Ozier-Lafontaine
© Adèle Nègre

© Adèle Nègre

J'ai peur, je crois bien que j'ai cassé quelque chose. Ça a l'air d'être tout cassé, tout en miettes. J'ose pas trop regarder. Va falloir beaucoup d'glue, et encore ça se verra quand même malgré ça, ouais ça sera plus jamais pareil, plus jamais même, exactement même. Là dedans y avait exactement de quoi tenir jusqu'à la nuit sans rien faire, de quoi tenir sans se forcer à sourire. À présent tout le monde va voir que c'est cassé, et on dira que c'est ma faute à moi. Ça sera pas faux, pas vrai. On dira quand même. On dira, tant pis pour toi. Je ferais bien de tout mettre dans un coin, à l'abri des regards. Ou dans mes poches les miettes, où personne pourra les trouver. Avec les asticots et les mouches pour la pêche, au chaud dans les vieilles poches. Ou alors mieux, les donner à manger au chien, les miettes, enrobées de saucisson gras, qu'il y verra que du feu le vieux chien gris.

Mais quelqu'un verra bien que quelque chose manque, finira bien, oui, ça manquera pas, j'en vois déjà une pleurer pour rien, pourtant personne y faisait plus gaffe depuis longtemps ? Mais maintenant ça va être tout différent, on parlera plus que de ça, on m'en voudra beaucoup. Tout ça pour ça ! Les gifles et le bâton pour battre les chiens, pour rien, pour moi. Tant pis. P'tet même qu'on me pardonnera pas. On me traitera de cochon, d'ignare. Ça me fera pas bien rire, pas bien longtemps. P'tet même que je rendrai les coups à la longue. J'en rendrai d'abord aux plus bêtes. Juste histoire de, oui. P'tet bien qu'il me faudra un bâton à moi aussi ? Si ça s'trouve. Et p'tet bien aussi que ça finira par tourner mal toute cette affaire. Une mauvaise chute, quelqu'un qui dégringole du haut d'un escalier. Tout qui tremble dans la baraque, des cris. Je ferais p'tet mieux de filer, ouais... tout ça pour ça !

C'est idiot quand même, les gens en colère, quand même. Moi, (silence) j'ai une croûte sur le crâne, depuis tout petit, et qui cicatrise pas bien, pas du tout, je la gratte, l'arrache souvent, c'est tout comme une entrée, non, plutôt une porte, je la gratte bien, c'est comme s'il fallait qu'elle reste ouverte, la porte, au cas où moi ou un autre voudrait entrer. Les gens, eux, n'ont pas de petites portes sur leur dessus du crâne, pour laisser entrer d'autres idées, pour laisser échapper leur petite colère. Non, ils ont plutôt la bave au lèvres, et les narines du taureau. Ils trouvent ça mieux. Moi c'est ma croûte. Ça les dégoûte ça, oui, que moi j'ai une porte sur la tête. Ils disent « c'est dégueu », n'empêche que. C'est vrai qu'on choisit pas trop qui la traverse la porte, et que chaque jour il en rentre des dizaines, et que parfois il faut bien accueillir de drôles de zouaves sans pouvoir rien y faire, rien y changer. Mais quand même. C'est pas pire que la bave aux lèvres ou le bâton pour les enfants.

Kenny OZIER-LAFONTAINE

© Vincent Lefèbvre & Kenny Ozier-Lafontaine

© Vincent Lefèbvre & Kenny Ozier-Lafontaine


  • Kenny OZIER-LAFONTAINE (parfois Paul Poule) est poète, plasticien, vidéaste, né pour la première fois à Fort-de-France, Martinique.

  • Image : Adèle Nègre

  • Vincent LEFÈBVRE n'existe pas. Son site, oui.