La Jules Verne totale immersion de Michel Serres

Une exceptionnelle plongée orientée dans l’œuvre de Jules Verne.

Publié en 1974 aux éditions de Minuit, le quatrième ouvrage du prolifique Michel Serres, après son « Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques » (1968) et les deux premiers tomes de son monumental « Hermès » (1969 et 1972), pouvait sembler une digression par rapport à son œuvre centrale alors en cours d’élaboration, mais se situe en réalité dans une véritable position charnière pour ce docteur en lettres devenu très vite épistémologue et historien des sciences.  Comme le disait quelques années plus tard, dans sa réponse au discours de réception à l’Académie française, en 1991, et très à propos, Bertrand Poirot-Delpech à l’auteur : « Vous y portez à son comble votre art de projeter toute une bibliothèque dans un livre, et réciproquement ». Michel Serres reviendra puissamment sur Jules Verne trente ans plus tard avec « Jules Verne, la science et l’homme contemporain » (2002-2003), rappelant ainsi à la fois la place centrale qu’occupent ces constructions fictives dans son appréhension de l’interface toujours en mouvement de la science et de la société, et le fait – qu’il cherchera à démontrer tout au long de son œuvre – que la littérature constitue un outil privilégié pour aborder la réalité.

D’où vient que les Voyages extraordinaires le sont à un nouveau titre et que les mondes inconnus ne sont pas seulement les forêts primitives de l’Afrique, le centre désertique de l’Australie, l’espace blanc des pôles, ni ces terres que le savoir positif n’a pas encore investi de sa maîtrise. L’inconnu de l’Odyssée ne réside pas seulement sur les rivages vierges ou dans les habiletés à quoi la ruse intelligente n’a pas encore accès. Il est aussi dans les enfers, et vers le centre de la Terre, il est aussi dans l’apparat mythologique du texte, dont nous sommes assez faibles pour croire qu’il ne s’agit que d’apparat. Nos distinctions et nos compositions sont les signes de nos limites. La parole sacrée, mythique ou religieuse, est dite en même temps et dans le même souffle que celle du savoir et du déplacement. Le voyage est pyschagogique. Celui qui parvient, un beau soir, au pied des Carpathes, reste un errant ou un explorateur, il est un savant et un ingénieur, il découvre dans ce village utopique les merveilles de l’électricité, les techniques du téléphone, et tout cela demeure vrai, l’espace et le savoir, en même temps qu’est raconté, nouvelle manière, le cycle d’Orphée. Celui qui découvre, au sud de l’Afrique, le désert formidable du Kalahari est un savant, un astronome, il est le géomètre de la géodésie, et tout cela demeure vrai, l’espace et le savoir, en même temps qu’est raconté, nouvelle manière, le cycle de l’Exode. Autant d’exemples que de cycles locaux. De sorte que cette œuvre immense de remplissement minutieux de l’étendue terrestre, de comptage exhaustif de l’histoire et de traversées complètes du savoir, pur et appliqué, devient à nouveau un cycle de cycles, à condition d’utiliser ce mot comme Dumézil, ou d’autres : le cycle de l’ambroisie. L’intérêt passionné pris aux Voyages ne tient pas seulement aux enthousiasmes saint-simoniens pour la science et le progrès technique, il tient aussi aux adhérences culturelles de l’imagination au travail. Elle n’est pas libre, elle est soumise à des lois archaïques, elle reproduit des figures oubliées parmi un monde qu’on croit neuf. Il est clair, non, il est obscur mais il deviendra clair, que Verne est la résurgence, volens nolens, je ne le sais, je ne veux pas chercher à le savoir, d’une coulée fantastique de mythes. En cela, il écrit encore l’Odyssée. Il n’est pas spur que l’essentiel soit de redessiner les grands cycles réactivés ici. Une fois quelques-uns ressuscités de l’ombre où la naïveté les cache, tout un chacun décrypte rapidement tous les autres, il n’y faut pas être grand clerc. Le but est autre, et double. Voir d’abord comment s’établit le voisinage vibrant et difficile entre cet espace immédiat parcouru en tous sens, le lieu du savoir traversé sans qu’il soit rien omis, et cette autre cartographie d’une terre inconnue, trop connue cependant pour ne jamais être laissée. Estimer ensuite si cette assignation est universelle, j’entends par là si elle peut être transportée ailleurs que dans l’œuvre de qui est réputé naïf. Et la réponse est oui, et je dirai pourquoi. Ici et ailleurs.

Sous une forme en apparence très libre (l’ouvrage ne propose pas de table des matières, mais une « table des manières » proposant plusieurs parcours de lecture à travers les 17 chapitres), mais en réalité redoutablement construite jusqu’au bout, Michel Serres invite à une pérégrination dans l’œuvre de Jules Verne à la recherche d’abord des grands mythes qui l’irriguent, puis, au fil des pages, en vue de démonstrations plus spécifiques concernant le statut de la science, de l’imagination et de la littérature au sein de nos sociétés, détaillant des textes très connus et d’autres moins connus, tout en maintenant certains, et non des moindres, en arrière-plan, fréquemment évoqués, mais jamais analysés en tant que tels, parmi lesquels on notera les fulgurances à propos de « L’île mystérieuse » (1874), de « Voyage au centre de la Terre » (1864), ou encore de la rare nouvelle de jeunesse « Maître Zacharius ou l’horloger qui avait perdu son âme » (1854).

Comme dans l’Odyssée, l’Exode, ou tout autre voyage extradordinaire, trois cycles coexistent, bien articulés ou parallèles : le périple ordinaire, extraordinaire parfois si l’on touche aux pôles ou frôle les planètes, le circuit intellectuel ou encyclopédique, qui boucle le savoir comme on suit un parallèle ou navigue selon un grand cercle, le pèlerinage initiatique, religieux, mythique, à la recherche d’une figure perdue, celle de Dieu, celle du père… ou de quelque secret plus énigmatique. Au départ, motif est donné par un grimoire indéchiffrable rencontré par hasard, bouteille à la mer, pigeon blessé, incunable jamais ouvert, un cryptogramme chiffré enveloppant certain mystère : écrit en plusieurs langues, mais incomplet, recouvert par un code, rédigé en runique, verrouillé sous une grille, que sais-je encore, le message est enseveli. Il peut l’être aussi dans la poche du courrier du czar. La recherche du sens clair peut passer comme un modèle réduit des trois voyages : dévoiler l’inconnu, lieu, savoir ou épiphanie.

La mine de charbon dans « Les Indes noires » (1877) devient ainsi le théâtre privilégié et passionnant d’une mythologie de la mythologie, pas si éloignée du patient travail fantomatique qui œuvre dans « La maison des feuilles » (2000) de Mark Z. Danielewski, (qui, disons-le, résonne elle-même de tant de manières avec le « Voyage au centre de la Terre ») ; « Michel Strogoff » (1876), décortiqué dans le détail, devient une fabuleuse fable œdipienne dont Michel Serres dresse avec brio mais aussi poésie le carré sémiotique greimassien (cher également au Fredric Jameson du « Désir nommé utopie » et de « Penser avec la science-fiction ») ; plus rarement connu, « Aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l’Afrique australe » (1872) transforme ici une expédition de géomètres, entre l’Orange et le Zambèze et à travers le Kalahari, en une remise en scène de l’Exode et de la naissance de la physique (on sait que cette question sera par ailleurs l’objet d’un texte célèbre de l’auteur, en 1977).

Il arrive qu’on formalise et qu’on mathématise. C’est le but, qui le contesterait, mais il est lointain, comme on voit dans le savoir dit expérimental. La mathématisation pressée délaisse les choses, le travail, la rectification lente des phénomènes. Elle n’est pas ouvrière. Elle talmudise – on l’a vu un peu, je n’ai rien contre le Talmud. Aller directement de la promenade courante et pittoresque, de la lecture cursive à la loi formelle, du récit à la logique, équivaut à un songe pré-scientifique : à une alchimie du verbe, à un roman de physique, bref à une théorie, non à une critique. Celle-ci est d’abord d’expérimentation : observer, comparer, varier, se débattre avec les choses tangibles, visibles, lisibles. La forme est longue à survenir. Comme le bonheur, elle ne saurait être exigible toute et tout de suite. Il y a un secret rapport entre la critique formalisante et la physique préhistorique : la chaîne des géomètres sans l’obstacle du réel. Je donne donc ma préférence à qui fait voir ce qu’il fait sur qui dit ce qu’il pense. Talmudisme, scolastique, imaginations logico-mathématiques, prurits de la lettre et de la théorie, maladies socio-professionnelles de ceux qui ont avantage à ôter toutes choses pour mieux y voir.

Les peu connues « Mirifiques aventures de maître Antifer » (1894) deviennent ici l’occasion de rappeler la part de rêve qui l’emporte sans ambiguïté sur l’authentique spéculation scientifique chez Jules Verne – même si l’auteur montre au passage, et cela est rare, une singulière ignorance sur le contenu réel de ce qu’il est convenu d’appeler science-fiction, ce qui le précipite en cette occasion vers le contresens, au moins sémantique -, tandis que « Le Chancellor » (1875), roman auquel sont consacrés trois chapitres entiers, permet de faire le point sur l’usage profond et intime de la métaphore et de l’analogie dans le champ littéraire se préoccupant néanmoins de science. « Le Pays des fourrures » (1873) permet à Michel Serres une audacieuse quasi-digression (mais rien n’est jamais vraiment digression, chez lui) vers le rôle de la nourriture et du festin comme marqueurs d’un tropisme souterrain chez Jules Verne. Avec « La Jangada » (1881) et « L’étoile du sud » (1884), on retrouve en grande ampleur les rôles secrets de la carte, anticipant avec bonheur sur les travaux de Pierre Jourde (« Géographies imaginaires », 1991) ou d’Emmanuel Ruben (« Dans les ruines de la carte », 2015).

Notre ignorance a fait de l’œuvre de Verne un rêve de la Science. Elle est une science des rêves. La fiction des Voyages est, dit-on, une science-fiction. Cela est faux, tout bonnement. Jamais une règle mécanique n’y est outrepassée, nulle loi naturelle, de physique, de résistance des matériaux, de biologie n’y est extrapolée. Le contenu de science, en général, est même fort en retard sur son âge : Bouvard et Pécuchet sont des encyclopédistes d’une autre lignée, mieux avertis, moins enfantins dans le romanesque. Loin d’être d’anticipation, ces romans, sur ce point, ne sont pas à la page. Songez qu’on y célèbre la vapeur et l’électricité. Pour les performances techniques, elles sont des reprises ou des rétrospectives, quand elles paraissent des projets. Le Nautilus appartient en propre au XVIe siècle, les voyages interplanétaires à Huyghens, Kircher, Wilkins, Fontenelle, savoir au XVIIe siècle savant (dont Cyrano se gausse, et la commedia dell’arte), Collin de Plancy a précédé, au XVIIIe, Saknussem et Dumas au centre de la Terre… Aussi bien Servadac, retour à Mostaganem après avoir rangé Mercure, finit-il par dire : « Mettons que je n’ai fait qu’un rêve. » Les grands instituteurs de Verne sont les voyageurs plus que les savants, les conteurs aussi, Hoffmann et Poe, les conteurs d’une certaine espèce. Parler d’anticipation, de science-fiction, c’est prendre les choses à rebours ; si elle mobilise la science, la fantaisie ne la prend pas pour objet, ne varie pas sur elle avec désinvolture. Tout se passe comme s’il fallait inverser le contresens ordinaire commis sur les Voyages, pour en saisir le sens. L’univers est ce qu’il est, la loi d’attraction n’est pas modifiée. Elle se déplace. Par transport ou par métaphore, elle ordonne la ruée vers l’or. La science, invariante pour le contenu, accomplit tout justement un voyage extraordinaire, elle va gouverner l’imagination. Elle se fait métaphorique pour comprendre et régler l’imagination voyageante. Non un rêve de la science, une science des rêves. (…)

Le Château des Carpathes

Le Château des Carpathes

Il existe très peu de critères en critique. Peut-être aucun. Ce n’est pas bien normal, on s’attendait à mieux, à voir la langue. De fait, il en est un, il est sûr, mais il est sévère. D’une exigence redoutable. C’est le critère d’épuisement, d’exhaustion complète du texte. Non dans le sens, qui est indéfini, mais dans le signe. Que rien ne subsiste jusqu’au dernier détail, après passage, est un bon signe que le chemin ne divaguait pas. D’où l’idée de partir d’un cas simple. Quand l’exigence est maximale, mieux vaut choisir un terrain minimal. Verne est un romancier naïf, le Chancellor une narration toute exotérique. Si l’entreprise, par chance, réussissait, on se transporterait, avec armes et bagages, sur des sites réputés plus augustes.

Michel Serres conclut son ouvrage en examinant le rôle du jeu chez Jules Verne, à partir du « Testament d’un excentrique » (1899), la partition très centrale jouée par le mythe d’Orphée, avec « Le château des Carpathes » (1892), et enfin l’oeuvre comme une guerre bachelardienne des feux, avec « L’archipel en feu » (1884).

Si l’ensemble des thèmes évoqués et excavés dans le corpus vernien ne convaincra pas la lectrice ou le lecteur sur chaque point, il n’en demeure pas moins qu’à l’issue de cette immersion, Michel Serres nous force à porter un autre regard, plus profond, plus subtil, plus relié, sur les Voyages extraordinaires, et donne à nouveau toute sa pertinence à cette observation de Bertrand Poirot-Delpech, également dans son texte d’accueil de l’auteur à l’Académie française, en 1991 : « De même l’autre écrivain [NDR : le premier étant le Zola de « Feux et signaux de brume », paru en 1975] à qui vont vos préférences d’enfant et vos prouesses d’expérimentateur : Jules Verne. Celui-là, vous en êtes un fameux « pratique », comme on dit des marins rompus aux pièges de leurs côtes. Vous savez l’œuvre par cœur, vous campez en son centre, tel « le parasite » dont vous allez faire un symbole, et vous vous servez, à égale distance des milliers de citations disponibles, organisées en sphères, en spirales et autres figures combinatoires. Si l’on classe vos titres selon qu’ils défient plus ou moins le compte rendu – en ennemi du commentaire, vous vous y évertuez –, Jouvences sur Jules Verne est votre chef-d’œuvre. Vous y portez à son comble votre art de projeter toute une bibliothèque dans un livre, et réciproquement. »

Jouvences sur Jules Vernes de Michel Serres, éditions de Minuit
Coup de cœur de Charybde2
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