Les yeux de vodka - journal d'un buveur moderne

Les yeux de vodka - journal d'un buveur moderne

Il faisait doux à Saint-Petersbourg . La nuit était tendre comme Macha, qui avait ri quand Andy lui avait dit qu’elle avait des yeux de vodka quand elle faisait l’amour.

- Mais qu’est-que tu dis, chéri ?

- Je vais te montrer.

Il partit dans la cuisine. Ouvrit le réfrigérateur. Et sortit du congélo où elle l’attendait toujours une Grey Goose. Sa religion était faite depuis longtemps : plus froide la vodka, meilleur le goût. Il se dépêcha d’emplir deux verres et courut vers la chambre.

- Macha, vite, regarde !

La vodka d’une pureté cristalline avait pris un peu de consistance sous l’effet du froid. Une histoire de molécules. Un trouble passager.

- Tu vois, sladkaya, mon bel ange, c’est tes yeux, comme je les vois à ce moment-là.

Elle avait rougi, et l’avait embrassé.

On était donc en pleine romance, dans une ville superbe, avec tout l’été russe devant soi,  et Andy planait haut en se disant la chance qu’il avait d’ignorer les clichés qui encombrent les têtes et les conversations. Ici, celui d’une Russie toujours à se peler, et de ses femmes toutes à vendre. Avaient-ils seulement déjà parlé avec des Russes ? Cela lui paraissait extraordinaire. Il était venu à Leningrad enquêter sur l’adolescence d’Evgenij Kozlov, un artiste totalement singulier, dont les dessins érotiques accomplis à quinze ans le fascinaient. Etudiante à l’Académie d'art et d'industrie Stieglitz, Macha l’aidait à retrouver les femmes qui avaient pu passer dans la vie de Kozlov à cette époque du Leningradski Album, ne serait-ce que des voisines, probablement des voisines, puisque toutes les scènes semblaient totalement fantasmées. C’était leur chasse à la licorne, qui justifiait des expéditions lointaines en banlieue, et de nouveaux fantasmes érotiques.

Macha s’était levée.

- Sortons, lyoubimié ! La nuit est trop belle. Allons faire un tour.

Ils avaient des vélos. C’était autour de minuit. Une heure plus tard, ils étaient sur l’avenue Liteynyy, firent un petit signe à Joseph Brodsky en passant devant sa maison, dépassèrent la « Grande maison », le siège local du KGB, et se retrouvèrent enfin devant le célèbre pont basculant, qui se lève entièrement pour laisser passer les bateaux qui se dirigent vers le golfe de Finlande. Andy avait acheté le matin des œillets rouges qu’il pensait jeter depuis le pont, en mémoire du cheval blanc et de la jeune fille aux longs cheveux qui en tombaient dans « Octobre », le célèbre film d’Eisenstein sur la révolution. Macha, qui avait aussi de longs cheveux, lui avait demandé s’il avait assez d’œillets pour lui en donner. Il en avait été heureux à en pleurer. Et c’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés exactement là, devant le pont, le 14 juin 2010.  Andy s’en souvient parfaitement parce que la date est entrée dans l’histoire. Il lui suffit d’aller sur YouTube pour se revoir ce soir-là (en vélo, oui, on ne voit malheureusement pas Macha), à 1h10 du matin.

Il s’arrête parce que des gens lui crient de s’arrêter. Une vingtaine d’ouvriers en gilet fluorescent mettent des barrières. Le tout dans une urgence étrange. Les ouvriers courent jusqu’au milieu du pont, des bonbonnes à la main. Ils laissent une longue traînée blanche derrière eux. Lui et Macha se regardent. Que font-ils ? Tout se passe en trente secondes. C’est juste le temps après que le signal ait retenti pour que le pont commence à se lever. Et il commence à se lever. Les ouvriers sont revenus à temps. Comme eux, ils regardent le pont immense se dresser. Avec un sourire immense. Oh ! Wow !! Maintenant tout le monde voit, et comprend ! Un phallus de cent mètres de haut se dresse dans la nuit de Leningrad, et défie le bâtiment du KGB|FSB, qui est là, juste devant.  Le plus grand bras d’honneur qui ait jamais été fait par des artistes à tout ce qu’ils n’aiment pas. C’est le collectif Voina qui vient de frapper. Dedans, celles qu’on connaîtra sous le nom de Pussy Riot. Et d’autres, des révolutionnaires de première. C’est à leurs pieds qu’Andy et Macha, ce soir-là, jetèrent en hommage leurs œillets rouges. Quelle merveille de moment !

Et quand, finalement, ils rentrèrent chez eux, deux heures plus tard, ivres de joie, encore elle eut les yeux couleur vodka.

(Tout cela est vrai. Voyez vous-mêmes)

Christian PERROT

"Andy Wahloo la coupe est pleine"Editions Ich&Kar